Qu'est-ce que l'homme?

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Chers paroissiens, chères paroissiennes,

L’Évangile de Marc a cette particularité d’être toujours presque désespérément succinct: impossible de fuir ou de parler de quelques détails sympathiques qui se cacheraient sur le bord du texte. L’auteur nous plonge au cœur du mystère de la relation entre Dieu et les hommes sans fioriture. L’Esprit pousse Jésus dans le désert, où il est face à lui-même et à la tentation. Marc ne parle pas du contenu de la tentation, mais il y a un indice dans sa conclusion : il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient. Une fois la tentation vaincue, Jésus est à sa place, au milieu des bêtes sauvages et des anges. Les définitions de l’humain oscillent souvent entre ces deux pôles ; pour les uns sa place est avec les bêtes sauvages, pour les autres avec les anges.

Si l’homme est une bête sauvage qui vit dans une jungle, alors il est légitime de jouer des coudes pour se faire une place dans la vie et d’écraser les autres. La seule réponse à l’humain « bête sauvage » est donc la force et la soumission. Il faut le dompter. Si au contraire l’être humain est en fait un ange, né sans tache et sans tentations, qu’il est fondamentalement bon, et ce n’est que la société qui le pervertit, tout cadre est au fond un scandale et la loi inutile. 

Le Psaume 8 insiste sur la dignité de l’homme qui dépasse celle des bêtes sauvages : « Tu l'établis sur les œuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds : les troupeaux de bœufs et de brebis, et même les bêtes sauvages. » Dans la Bible l’homme est donc au-dessus de l’animal sauvage, il est autre chose. Mais l’homme n’est pas ange non plus, l’Ancien testament est marqué d’un catalogue important de lois qui vise à encadrer l’être humain, pour lui apprendre à vivre sans nuire aux autres, à vivre ensemble et à résister à ce qui le détruit.

Certainement Satan cherche à détourner Jésus de la loi. Mais Jésus n’abolit pas la loi, il ne verse pas dans l’angélisme. Il décide de l’accomplir, de la réaliser. C’est pourquoi, il dit dans l’Évangile d’aujourd’hui : « Les temps sont accomplis. »

Cette parole nous rapproche de celle prononcée sur la Croix : « Tout est accompli. » Les temps sont accomplis, parce que toutes les promesses et les lois qui ont marqué le chemin de Dieu avec les hommes se réalisent en Jésus. Elles ne sont pas abolies, mais réalisées.

Pour simplifier, je vais utiliser une image : les lois et les promesses de l’Ancien Testament sont comme une recette. Ils sont comme une recette pour faire une humanité réussie. Comme image de cette recette nous prendrons de la pâte. Les lois sont donc une recette de pâte. Dans cette image, Jésus n’est pas la recette, il est la pâte. Dans cet homme conçu sans péché, né d’une vierge, baptisé par Jean, tenté par Satan, trahi, torturé, mis à mort et ressuscité : toutes les promesses et les lois deviennent réelles, elles prennent chair. Sa vie est la loi et les prophètes et c’est pourquoi elle en est l’accomplissement. Dès lors, il résiste à la tentation de définir la loi comme une preuve de la dureté de Dieu, en Jésus la loi montre qu’elle est amour, service du prochain, humilité et joie.

« Qu’est-ce que l’homme ? » demande le Psaume 8. Le christianisme ne répond pas à cette question par une théorie ou une définition abstraite, il ne répond pas par une recette mais par une réalité, par un homme : l’homme, c’est Jésus-Christ. « Ecce homo » : voici l’homme, dit Pilate lors du jugement, en présentant Jésus à la foule. Par cette parole, il prononce une vérité fondamentale : Jésus est l’être humain dans sa perfection.

Parce que pour la Bible, l’homme est défini par son lien avec Dieu. L’homme existe parce qu’il est le vis-à-vis de l’Absolu, de Dieu – l’image de Dieu, nous dit la Genèse. Il ne tire pas son existence de lui-même mais de cette origine qui lui donne vie et dignité. Dans la vie de Jésus cette définition de l’homme devient visible. Jésus a reçu une confirmation de cette identité d’image parfaite de Dieu, c’est-à-dire de Dieu le Fils lors du baptême, quand le ciel s’est ouvert et qu’une voix a redit ce lien : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Et maintenant vient le temps de la tentation. Jésus va dans le désert et se retrouve face à lui-même et face à Satan. Jésus tire son identité de son être et de son lien avec Dieu, il est l’homme et il est le Fils. Avec cette certitude, il a résisté au Mal. Il répond à Satan : « Je sais qui je suis et que je suis aimé, je sais que la loi est amour, tu ne peux pas me détourner de vivre la loi et mon identité. » Alors tout est prêt : le reste de l’Évangile n’est que conséquence. Jésus a reçu son identité et il a accepté la loi, il l’a éprouvée, maintenant, il peut la partager. La croix et la résurrection qui brillent au bout du chemin, ne viennent que confirmer et rendre visible pour tous cette vraie identité de l’homme : un être sacré, fragile et aimé. Jésus sait qui il est, alors les temps sont accomplis : l’être humain perdu depuis la chute est retrouvé. Désormais comme preuve, il passera à travers toutes les nuits humaines, non sans trembler, mais sans défaillir. Cette première partie de l’Évangile ne parlait que de Jésus ; maintenant nous allons parler de nous.

Ce qui fait que nous résistons si mal à la tentation, ce que nous hésitons et que nous redéfinissons sans cesse qui nous sommes en fonction de ce qui nous arrange : « c’est pas de ma faute, c’est la nature humaine d’être cruel, d’être mesquin ou lâche », ce sont là de terribles mensonges. La nature humaine est blessée mais noble. Ce qui nous fait défaillir c’est notre manque de confiance en nous et en Dieu comme unique origine de notre être. Ce qui nous fait échouer dans nos vies, ce ne sont pas les choses de l’extérieur, ni les épreuves, ni les pandémies, ni les mesures sanitaires, ni les guerres ou les persécutions, mais le fait que nous ignorons notre immense dignité. L’humain est sacré de sa conception et aimé au-delà de sa mort, voilà ce que Jésus est venu dire et vivre.

Lors de notre baptême cette dignité est réaffirmée, nous participons à la dignité du Fils. Nous sommes nous aussi des fils et des filles de Dieu. Pour reprendre l’image de la pâte, par le baptême nous sommes incorporés à la pâte, alors peu importe si nous sommes un peu trop farineux, un peu trop grumeleux ou alors vraiment trop liquides, nous sommes inclus dans le « nous » du peuple de Dieu, qui réalise l’humanité. Voilà le règne de Dieu dont il nous parle et qui est tout proche. Jésus est le Royaume, il est l’espace, où Dieu règne complètement. Le Royaume n’est pas lieu mais lien. Par notre baptême, nous sommes incorporés à cette pâte du Royaume : c’est-à-dire au corps du Christ, et ce qui nous inclut, c’est le lien. Le lien de filiation établi entre le Père et le Fils est ouvert pour nous : voilà l’œuvre de l’Esprit Saint. Les temps sont accomplis, parce que la recette est réalisée et qu’il suffit désormais d’y être incorporé.

Individuellement, nous ne savons pas vivre l’humanité dans sa totalité, comme Jésus l’a vécue, mais nous pouvons rejoindre son peuple et être ainsi « emportés » dans le salut. Notre salut, c’est de recevoir une dignité et d’être incorporés dans un peuple qui nous apprend à vivre. L’Évangile, c’est que nous avons le droit d’exister, que nous sommes aimés et que nous ne sommes pas seuls mais membres d’une famille de frères et de sœurs. Seulement, il y a en nous des espaces sombres qui résistent, parce que nous sommes blessés. Alors pour entrer dans ce Royaume, nous devons nous « convertir », c’est-à-dire nous retourner. Nous devons nous détourner des fausses définitions de nous-mêmes. Si nous sommes tournés vers ce qui est mort pour nous définir : les biens matériels, le prestige, le pouvoir ou même la santé, nous regardons vers la mort et alors nous mourrons.

C’est comme quand j’apprends à skier à mes enfants, je leur dis toujours de regarder là où ils veulent arriver, parce que c’est là qu’ils iront. Nous allons là où nous regardons. Si les yeux de notre cœur sont rivés sur ce qui est mort, comme les richesses et ce qui pourrit comme le pouvoir, alors nous mourrons. Paradoxalement, c’est notre peur de la mort et les stratégies d’évitement de la question qui sont terriblement dangereuses. Parce que c’est un peu comme le panneau sur le bord de la route, plus nous avons peur de la mort, plus nous voulons l’éviter, plus nous la fixons, plus nous paniquons et fonçons droit dessus, au risque de nous la prendre en plein dans le visage. C’est vrai à titre individuel, mais aussi collectif.

En tant que société, il est impératif que nous regardions vers Dieu, vers le Christ, vers la vie, vers la création ou lieu de suivre obnubilés la courbe des infections ou celle de la bourse. Alors Jésus nous demande de nous détourner de cette obnubilation. Souvent, on comprend cet appel à se convertir comme un appel à un peu changer de sens, à tendre un peu plus vers un chemin droit et de moins bifurquer à gauche ou à droite. Mais ce n’est pas là, la bonne image. Il faut plutôt s’imaginer flotter à la surface du lac. Si je m’oriente à ce qui est mort, c’est que j’ai le visage dans l’eau et si Jésus nous demande de nous retourner c’est assez urgent. C’est littéralement pour nous sortir la tête de l’eau et nous sauver. Il ne nous donne pas un gentil conseil de vie, mais un ordre pour nous sauver, c’est plus comme quand on dit à son enfant : enlève-toi du milieu de la route. Et ce mouvement semble être notre part au salut.

Lui, a plongé dans notre monde, jusqu’au plus profond de la mort et de l’absence de Dieu, pour nous ramener à la surface : à nous de nous retourner et de nous convertir. Jésus, lui, nous appelle à la vie, à la joie, au partage et à entrer dans son peuple dans lequel nous sommes moins individus mais d’autant plus humains, alors qu’est-ce que nous attendons pour nous convertir et vivre ?

Le récit de la tentation de Jésus nous plonge dans l’immense question de la définition de l’être humain. La vie de Jésus est l'incarnation de la définition qu’il nous donne de l’homme: un enfant du Père. À nous de nous détourner de nos fausses idées qui nous poussent vers la mort pour accueillir la grâce et le salut.

Détails

Avec la participation de
Michael Renk pour les lectures
Orgue
Simon Péguiron
Musique
Mélissa Jeanmaire au chant