Retournons au désert

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Écouter le culte :

Nous sommes avec ce passage au tout début de l’Évangile, et d’entrée, Marc nous donne des indices que les choses ne vont se passer comme elles devraient, comme on en a l’habitude. Et cela commence avec le personnage de Jean. Jean comme fils de prêtre devrait être prêtre à Jérusalem, conformément à la tradition, à la religion. Or on le retrouve non pas prêtre, mais prophète, et non pas à Jérusalem, mais en plein désert à manger des sauterelles. Et quand il parle de baptême, il n’en parle plus comme d’un rite de purification, courant à l’époque, mais comme le signe d’une réelle conversion, c’est-à-dire prônant un changement radical dans la manière de comprendre la relation avec Dieu.

D’entrée, c’est comme s’il y avait quelque chose qui cloche, mais qui en même temps attire, fascine : les foules se pressent, le tout Jérusalem bien-pensant et bien croyant arrive, mais là encore, Jean ne se laisse pas prendre au piège du succès ; il ne se laisse pas adorer, il refuse la gloire et reste au désert.

C’est dans ce contexte étrange que Jésus apparaît pour la première fois. Chez Marc en effet, il n’y a pas de récit de Noël, pas de récit de l’enfance non plus. Jésus, on le découvre faisant la queue dans cette foule comme Monsieur ou Madame tout le monde pour se faire baptiser par Jean. Ce n’est qu’après que Jésus ait été baptisé comme n’importe qui d’autre que le ciel soudainement se déchire et qu’une voix du ciel le reconnaît publiquement.

C’est donc au moment où Jésus est le plus petit qu’il est révélé comme le Fils de Dieu, c’est au moment où il est le plus humble que l’Esprit l’enveloppe.

J’aime personnellement cette image du ciel qui se déchire, comme le rideau du temple se déchirera au jour de la Passion. Le ciel se déchire pour révéler à chacun qu’il n’y a plus désormais d’un côté le monde de Dieu et de l’autre celui des humains, mais que la terre entière devient le lieu de la révélation. Que l’humain et le divin à travers la figure du Christ sont désormais liés d’une manière unique et complètement nouvelle. Et cette parole fracassante et entendue par tous ne résonne pas au temple, le haut lieu de la religion, le lieu d’habitation naturel de Dieu, mais en plein désert, un lieu sans frontières. Tout ce qu’on avait voulu croire ou comprendre pour être en lien avec le Divin est ébranlé, remis en question. Rien, non, rien ne se passe comme cela aurait dû se passer.

Nous connaissons la suite de l’histoire : Jésus à la suite de Jean Baptiste va fasciner à son tour les foules mais très vite on va chercher à le faire taire, à l’écarter car il dérange trop l’ordre établi de la religion.

Cet appel à la conversion, c’est à nous que Jean l’adresse à notre tour ce matin, il est peut-être à entendre comme une invitation à oser nous aussi le retour au désert. Nous nous sommes trop habitués au côté un peu doucereux, conventionnel de la religion et surtout à Noël avec le petit Jésus dans la crèche qui n’a rien à voir avec le Jésus de l’Evangile qui casse les codes.

C’est lorsque la foule a quitté Jérusalem et les conventions du temple, les pratiques religieuses habituelles, qu’elle a osé le désert, qu’elle a reçu cette révélation, ce signe de cette proximité inouïe de Dieu et entendu cette parole : « Tu es mon Fils bienaimé. » Elle comprend que désormais la relation avec Dieu sera une relation d’amour et non plus de devoir ou de crainte.

Frères et sœurs, je le crains : nous nous sommes un peu trop habitués à cet Évangile, à ces récits, à ce Dieu d’amour et nous en avons perdu le caractère dérangeant, étonnant, fulgurant. Peut-être nous faut-il nous aussi quitter notre Jérusalem des habitudes religieuses, des pratiques connues et rassurantes, des communautés un peu ronronnantes pour retourner au désert.

Il nous faut nous aussi « oser le désert ». Ce lieu en apparence vide et inquiétant, mais ce lieu pourtant si propice au travail sur soi et à la rencontre avec le Divin. Le désert, qu’il soit de sable ou relationnel, de glace ou de sens, le désert, c’est d’abord dans la tradition biblique le lieu d’une promesse et d’une libération. Le lieu où mieux que partout ailleurs on peut sentir combien Dieu est celui qui nous accompagne et ouvre toujours devant nous un chemin de vie et de sens.

L’année 2020 que nous venons de clôturer n’aura pas été une année comme les autres. Pour certains, elle aura été dramatique, avec la violence de la maladie, de la mort, ou de la précarité grandissante. Pour beaucoup, comme pour moi, elle aura surtout été dérangeante, nous obligeant à changer nos habitudes avec le confinement et les nombreuses restrictions imposées. Elle aura passablement nui à nos pratiques communautaires, c’est vrai. Mais plutôt que de nous lamenter, nous pourrions essayer de vivre ce temps des restrictions qui limite passablement notre vie comme une invitation à retourner au désert, loin de nos habitudes, comme une incitation à un plus grand retour sur soi, vers un face à face plus risqué et personnel avec Dieu.

Personnellement, je crois avoir trop longtemps essayé de vivre ma foi comme ce qui devait me remplir, me combler de connaissance, d’assurance, de confiance ; or cette démarche, je dois bien l’admettre, ne peut me combler vraiment. Trop souvent, je vais boire à des fontaines qui ne me donnent que l’illusion du désaltèrement. Non, plutôt que de vivre la foi comme quelque chose qui me remplit, j’essaie désormais de la vivre, dans un face à face avec Dieu, comme un exercice qui cherche avant tout à faire de la place en moi, du vide pour pouvoir précisément recevoir cette Parole, pour y être davantage attentif et disponible. Pour me laisser prendre et surprendre. Si je vis une vie trépidante, si je suis comblé, si je ne me donne pas des occasions d’être disponible, je risque fort de passer à côté de quelque chose, de ne pas être attentif à cette parole d’amour, car c’est à moi aussi, c’est à chacun de nous, qu’à travers le Christ est adressée cette parole : « Tu es mon fils, tu es ma fille bienaimé.e ».

Depuis la venue du Christ, en effet, la foi n’est pas d’abord nourrie par les rites, par la loi, par ce qu’il faudrait faire pour plaire à Dieu, mais par notre disponibilité du cœur à être aimé et la réponse que nous sommes prêts à donner à cet amour premier et inconditionnel.

Comme je le dis souvent lorsqu’on me questionne, je ne sais pas trop qui est Dieu, ce qui se cache derrière ces quatre lettres, mais à travers la figure du Christ, je pressens qu’il y a désormais entre l’humain et le divin une relation totalement nouvelle qui s’est instaurée. Imaginez : un petit qui est Dieu, un Dieu qui est petit, un Dieu qui accepte et partage notre humanité de la crèche à la croix, de la naissance à la mort, un Dieu qui nous accompagne dans tout ce qui fait notre vie. Paul a bien raison de parler de folie ; mais c’est la folie d’un Dieu qui est prêt à tout pour nous aimer, même à naitre et à mourir !

La foi, c’est donc à la fois quelque chose de très compliqué, je n’aurai jamais fini de faire le tour de la question et Dieu m’échappera toujours, mais en même temps, la foi c’est quelque chose d’extrêmement simple : acceptes-tu d’être aimé ? C’est la seule question qu’il faut se poser et à l’image de l’histoire de l’eunuque éthiopien, dans le livre des Actes, non pas se demander ce qu’il faut devoir faire pour être autorisé à recevoir le baptême, à entrer en relation avec Dieu mais bien ce qui pourrait nous en empêcher pour constater avec reconnaissance que rien, comme le dit Paul, ne peut nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Christ.

En ce début d’année, l’Évangile résonne pour nous comme un appel : venez, vous qui avez soif, à quoi bion dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas… mais recherchez le Seigneur puisqu’il se laisse trouver. J’aime ce verset !

Depuis cette nuit de Noël, nous avons cette assurance que le Seigneur est proche de nous, il est notre plus proche prochain. Dieu n’est plus inaccessible dans je ne sais quel ciel, il n’est plus prisonnier de je ne sais quel temple ou religion, il déchire le ciel pour venir à ma rencontre.

Le dépouillement forcé auquel nous oblige la pandémie, dépouillement dans nos pratiques communautaires et personnelles, dans notre vie de tous les jours que nous vivons sans plaisir sera peut-être en fin de compte une chance, celle de nous obliger à passer au désert, et qui sait, peut-être alors pourrons-nous être plus disponibles, plus attentifs pour redécouvrir avec encore plus de force la douce présence de Dieu et entendre avec joie cette parole aimante de ce Dieu qui nous accompagne et permet de traverser tous les déserts.

Amen

C’est au désert, loin de Jérusalem et des pratiques religieuses conventionnelles que la foule découvre le Christ pour la première fois.  

Et si cette pandémie, par le désagrément qu’elle nous cause nous empêchant de vivre selon nos habitudes ou nos pratiques religieuses nous obligeait nous aussi à «retourner au désert», ce serait peut-être alors notre chance pour réentendre de manière renouvelée la radicalité du message d’amour du Dieu qui déchire le ciel pour venir à notre rencontre. 

 

Détails

Cathédrale Saint-Pierre, Genève
Co-célébrant
Laurent Marchesse
Organiste
Vincent Thévenaz
Musiciens
L'ensemble Vox Peregrina sous la direction de Serge Ilg