« Tout est possible à celui qui croit »… Vraiment ?

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Voilà encore un texte étonnant ; à première lecture, il fait presque penser à un film d'horreur avec ce contexte hostile, la peur bien présente et les fantômes qui rôdent... et pourtant, c'est bien un texte biblique et qui se situe juste après que Jésus ait opéré un miracle étonnant, celui de la multiplication des pains qui a permis à Jésus de nourrir une foule énorme. Après cet événement qui a dû marquer les esprits, c'est comme si chacun était renvoyé sur son propre chemin ; la foule est renvoyée et Jésus demande à ses disciples de monter dans une barque et de le précéder sur l'autre rive, en Galilée. Jésus, lui, souhaite se retirer seul dans la montagne pour prier. Mais ce qui est frappant dans cette demande de Jésus à ses disciples, c'est que le texte dit bien : « Jésus obligea les disciples à monter dans la barque ». Obligea, voilà un terme fort qu'on n'a pas l'habitude d'entendre dans la bouche de Jésus, un verbe particulièrement fort, qui exprime la contrainte, quelque chose en tout cas que l'on n'a pas choisi.

La vie, nous espérons toujours pouvoir la vivre comme l'expression de notre liberté. « Quand je serai grand, je pourrai faire ce que je veux.... » pense chaque enfant en voyant ses parents, mais il aura tôt fait de se rendre compte que la vie n'est pas faite que de choix librement consentis, elle aussi faite de contraintes et de difficultés que l'on n'a pas choisies et qu'il nous faut pourtant bien affronter. C'est précisément ce qui va arriver aux disciples. Cela ne veut pas forcément dire que Jésus souhaite un peu malicieusement ces difficultés pour les disciples, mais que ceux-ci vont devoir apprendre à les affronter seuls, ou du moins sans pouvoir s’en remettre simplement aux pouvoirs de leur Maître. La barque dans laquelle montent les disciples est bien sûr signe de fragilité. C’est l’image que les premiers chrétiens ont utilisée pour décrire la situation de l'Eglise naissante, une image toujours parlante pour l'Eglise d'aujourd'hui ; n’est-elle pas du reste encore le signe du Conseil Œcuménique des Eglises ? Mais n’est-elle pas aussi l’image de notre propre vie, de notre personne, ballottée parfois par les vents contraires, menacée par les vagues et la tempête ? La traversée est à l'image de notre parcours de vie : on connaît l'objectif : rejoindre le Seigneur de l'autre côté, mais avant cela, il faut affronter des difficultés et des imprévus. La vie – on le sait tous – n’est pas qu’un long fleuve tranquille. Les disciples, qui s'étaient retrouvés bien démunis face à la foule à nourrir la veille, se retrouvent maintenant bien démunis face à la mer. Il ne s’agit plus maintenant de la foule et de ses besoins, mais c’est leur propre vie qui est menacée, et là à nouveau, il n’y a pas de solution apparente. Leurs capacités semblent par trop limitées... Il faut dire que les difficultés sont ici cumulées pour les disciples : ils sont seuls, il fait nuit, les vents sont contraires, et ils sont sur la mer, symbole d'un monde caché et hostile. La situation des disciples est loin d'être enviable !

Quant à Jésus, il se tient à l'écart et prie. On pourrait trouver l'attitude de Jésus un peu déplacée ; étonnant en effet de le voir laisser les disciples ramer seuls contre les vents contraires.... et apparemment ils bataillent contre la tempête un bon moment, puisque le texte précise que ce n'est que vers la fin de la nuit que Jésus les rejoint. Mais si Jésus leur avait tenu le gouvernail, avait ramé pour eux, pilotant ainsi leur barque, les disciples auraient été réduits au rang de spectateurs de leur propre vie. Or, du Jardin d’Eden à l’Apocalypse, la Parole de Dieu ne cesse de nous répéter que Dieu nous veut libres et responsables de notre vie ! Jésus ne pilote donc pas la barque à la place des disciples, mais Jésus n'est jamais très loin, il est même plus proche que les disciples n'osent l'espérer. Pas besoin de longs discours pour comprendre que les disciples vivent ici une expérience que nous avons souvent faite nous-mêmes : celle de l'apparent abandon de Dieu lorsque nous sommes confrontés aux vents contraires de la vie. Combien de psaumes n’interpellent-ils pas justement Dieu devant son apparent abandon, dont le célèbre psaume 22 avec son « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné (…) le jour j’appelle et tu ne me réponds pas, mon Dieu… ». Mais dans cette histoire de traversée nocturne, de fait, d'abandon, il n'y en a pas. Le Seigneur est proche, encore faut-il arriver à le voir, à le reconnaître. Et c'est bien là la difficulté, difficulté à laquelle sont précisément confrontés les disciples. Avant même qu'ils ne le voient, Jésus est là, il est en route, ou plutôt en « mer » pour les rejoindre. Mais Jésus n'est pas là où il est censé être pour les disciples, alors ceux-ci sont surpris, pire que cela : ils ont peur ! Ils prennent même Jésus pour un fantôme ! Il est du reste beaucoup question de peur dans ce récit (les disciples sont affolés ; de peur ils poussèrent des cris ; n'ayez pas peur ; Pierre eut peur, etc.).

La peur, c'est ce qui détruit la confiance et qui érode les capacités de discernement, de reconnaissance. C'est probablement parce qu'ils ont peur que les disciples ne reconnaissent pas Jésus ; c'est aussi souvent la peur qui nous empêche de sentir la présence de Dieu au cœur de nos tempêtes, lorsque, à tort, nous nous croyons abandonnés. Il nous faut commencer par apprendre que Jésus n’est pas toujours là où on l’attend et élargir notre regard !

Aussitôt, Jésus s’adresse aux disciples : « Confiance, c'est moi, n'ayez pas peur ! » Nous sommes là, au cœur de ce récit, avec cet appel à la confiance qui est à entendre même au milieu des tempêtes. Pierre joue un rôle clef dans ce récit, sur lequel insiste du reste l'évangéliste Matthieu par rapport au récit primitif de Marc : Pierre représente l'ensemble des disciples et, à travers eux, le peuple des croyants. Pierre a un doute et demande en quelque sorte une confirmation à Jésus ; il le met au défi : « Si c’est bien toi, ordonne-moi de venir sur les eaux vers toi ! » et Jésus l'appelle. Alors, dans un acte de foi extraordinaire, Pierre sort de la barque et commence à marcher sur les eaux. Comment a-t-il pu oser ? Lui, qui est pêcheur, sait ce que c'est que l'eau et connaît les risques de noyade en pleine mer, et pourtant, il se risque à avancer vers le Seigneur, parce que le Seigneur l'appelle, parce qu'il a confiance non pas en lui-même, mais en Celui qui l'appelle. Et le plus incroyable se produit : Pierre se met à marcher sur l'eau.

Peu importe finalement de savoir ce qui s'est vraiment passé, le plus important, c'est ce que nous dit ce récit. Et pour le comprendre, il faut commencer par ce qu'il ne nous dit pas ! La foi ne nous invite en effet jamais - comme une mauvaise lecture de ce texte pourrait le laisser penser - à tenter des aventures absurdes ou stupides. « Je peux me jeter d'un pont ; j'ai la foi, j’ai l’assurance que le Seigneur me rattrapera ! » N’attendez donc pas de moi que je tente de marcher sur l’eau, cela ne serait pas un acte de foi, mais de pure bêtise ! Comme Jésus lui-même le rappelle dans le fameux épisode de la tentation : « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu ». La foi doit toujours se conjuguer avec la raison, faute de quoi elle devient de l'aveuglement ou de l'inconscience. Alors, Pierre a-t-il perdu la raison pour se jeter ainsi à l'eau ? Si la foi doit certes se conjuguer avec la raison, c’est vrai et il faut constamment le rappeler, il y aussi une part de la foi qui dépasse la raison ; la confiance, aimer, ce n'est pas toujours raisonnable, ce n'est pas toujours calculable ! Aimer à perdre la raison dit la célèbre chanson de Jean Ferrat… Et c'est vrai, on en fait aussi parfois l’expérience dans notre vie, que la foi nous permet aussi d'accomplir certaines choses qui ne nous semblaient pas envisageables raisonnablement avec nos seules forces. « Tout est possible à celui qui croit » dit l'Evangile... Ah ce verset… admirable et en même temps tellement ambigu ; un verset à manier avec grande précaution, car non, tout n’est pas possible même pour celui qui croit ; non je ne peux pas par ma seule foi déplacer des objets, retrouver un travail, guérir d’un cancer ; mais un verset plein d’espérance qui nous rappelle une vérité fondamentale que la foi élargit le champ du possible. Les disciples, lors de la multiplication des pains ont découvert que le Seigneur a été capable de multiplier l’effet de leur petit commencement ; le miracle n’a pas eu lieu en effet à partir de rien mais du petit peu – presque insignifiant : cinq pains et deux poissons - que les disciples ont apporté.

L’autre jour, dans une rencontre de catéchumènes, une jeune étudiante qui a récemment demandé son baptême, s’adressant à des jeunes commençant un parcours de foi, leur a dit ceci : faire du caté, s’intéresser à Dieu, c’est oser aller un peu plus loin que d’habitude, sortir de sa zone de confort pour faire des découvertes inattendues.

Nous avons tous probablement déjà connu cette expérience de nous sentir tout à coup soutenus, portés par une force qui vient de plus loin que nous au moment même où nous affrontons des difficultés. Jamais Pierre n'aurait pu prétendre pouvoir marcher sur l'eau pour épater les curieux ; il aurait coulé à pic. Mais dans cette circonstance particulière, parce que Jésus l'appelle, et surtout parce qu'il lui fait confiance, il peut marcher sur l'eau et faire donc infiniment plus que ce que, raisonnablement, il se croyait capable de faire. Comme le dit Paul dans sa lettre aux Ephésiens : « Dieu peut par sa puissance qui agit en nous, faire au-delà, infiniment au-delà de ce que nous pouvons demander et imaginer. »

Mais soudain, Pierre se rend compte de ce qu'il est en train de faire, le doute le saisit, et il se met à couler. J'aime beaucoup, une nouvelle fois, la figure de Pierre, ce anti-héros. Il en fallait du culot pour mettre ainsi Jésus au défi et du courage pour se jeter ainsi à l'eau en pleine nuit et en pleine tempête, même si juste avant il avait mis en doute la présence du Seigneur. Pierre est tout le temps en train de ballotter entre le doute et la foi, entre le courage et la peur. Bien que croyant et courageux, prêt à tout pour suivre le Seigneur, Pierre n'est pas à l'abri du doute, et pire, du reniement (ah, le chant du coq!). Ici, ce qui est frappant, c'est que tant qu'il regarde le Seigneur, les yeux fixés sur lui, il tient le coup et marche sur l'eau, mais sitôt qu'il prend conscience des dangers qui l'environnent, des risques qu'il encourt, de la profondeur insondable et terrifiante de la mer, il se met à avoir peur, à douter, à se croire livré à lui-même au cœur d'un monde hostile ; il perd alors de vue le Seigneur et coule...

Dans la vie, on le sait bien hélas, il nous faut souvent opérer des traversées difficiles. Ce texte est là pour attiser notre confiance. C'est à nous aujourd'hui que le Seigneur dit : « confiance, c'est moi, n'ayez pas peur ». C'est à nous qu'il tend la main. Si parfois nous avons l'impression de devoir ramer seuls contre les vents contraires, le Seigneur ne nous abandonne pas, il est plus proche qu’on n’ose l’imaginer ; il sera toujours là pour nous tendre la main ; non pas comme un filet de sécurité nous permettant de tenter les acrobaties les plus vertigineuses ou inconscientes, mais pour nous donner l'assurance que lorsque nous gardons les yeux rivés sur le Seigneur, nous pouvons oser aller plus loin, nous pouvons tenir plus solidement et résister aux tempêtes de la vie.

J'aime beaucoup cette image du regard porté par Pierre vers Jésus. Ce n'est que lorsqu'il détourne les yeux qu'il se met à couler. C'est un rappel qui nous adressé ce matin de ne jamais perdre l'objectif, le but, le sens de notre vie : demeurer le regard porté vers le Seigneur, non pas, attention, pour fuir le monde, ou pire pour porter des œillères qui nous empêcheraient de voir ce qui se passe autour de nous. Non! Il s'agit de porter son regard vers le Seigneur avec persévérance, car le monde ne cesse de détourner notre attention et par la même ouvre des brèches dans notre vie où s'engouffrent les peurs qui nous font couler. Garder les yeux vers le Seigneur, ce n'est pas perdre de vue le monde et ses difficultés, ses injustices, ses dangers, ses appels à l'aide, c'est être sûr de ne jamais se laisser dérouter dans cette difficile traversée qu'est la vie.

Dans une communauté comme la nôtre, nous n'affrontons pas tous les mêmes tempêtes et certainement pas en même temps ; les vents sont plus ou moins cléments pour chacun de nous : certains d'entre nous avancent poussés par la brise légère, alors que d'autres sont au milieu de traversées difficiles (où l'avenir, la santé, le travail, les relations sont fragilisés). Garder les yeux sur le Seigneur est le meilleur moyen de ne pas se laisser rattraper et envahir par ses peurs pour affronter avec confiance les tempêtes et ne pas couler dans le monde angoissant des ténèbres. Et ce texte est encourageant à plus d'un titre ; il est non seulement un appel à la confiance, confiance qui nous permet d'aller au-delà, de faire bien plus que ce que nous pourrions envisager par nous-mêmes, mais en plus ce texte nous redit que si nous n'y arrivons pas, si nos yeux se détournent du Seigneur... c'est alors sa main que le Seigneur nous tend. C’est en effet dans son échec, dans sa peur d’être noyé que Pierre découvre qu’il est sauvé et que jamais le Seigneur ne l’abandonnera, ne le laissera tomber. Comme Pierre, nous restons toujours à portée de sa main qu'il nous tend.

Amen.

C’est dans un contexte hostile et qu'ils n’ont pas choisi, que les disciples doivent se démener. Ils se sentent seuls et abandonnés pour affronter la tempête. Pourtant, Jésus est beaucoup plus proche d’eux qu’ils ne l’imaginent, à tel point qu’ils ne le reconnaissent pas.
Pierre, dans un acte de foi - ou d’inconscience? - se jette à l’eau. Il découvre qu’avec les yeux portés sur Jésus, il est capable de ce qu’il pensait impossible. Mais la peur le rattrape et il coule. C’est dans cet échec apparent qu’il fera l’expérience d’être sauvé.

Détails

Cathédrale Saint-Pierre, Genève
Co-célébrant
Jean-Luc Magnenat
Organiste
François Delor
Musiciens