La Terre ne nous appartient pas ; elle nous a été prêtée par nos enfants …

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Écouter le culte :

Tous les jeudis soir, il y a une petite troupe bigarrée qui se tient autour du centre du Poyet à Moudon. Ils viennent pour recevoir un peu de nourriture à l’épicerie du cœur, une petite boutique ouverte tous les jeudis le soir entre 18h et 20h. Ce sont les surplus des grandes chaînes alimentaires qui sont ainsi distribués gratuitement aux personnes précarisées.
Petit peuple bigarré… Les visages sont de toutes les couleurs. Les langues aussi. Parmi eux, de plus en plus souvent des gens qui travaillent, mais qui n’arrivent quand même pas à s’en sortir. Des « working poor » comme on les appelle, ou travailleurs pauvres en français.

Il y a aussi ceux qui passent devant l’épicerie et qui regardent… les uns avec compassion, d’autres avec curiosité, et il y en a aussi qui regardent de travers… rejet, jalousie, mépris.
« Ils ont qu’à bosser… » qu’ils disent - comme si c’était facile de trouver un job aujourd’hui quand on n’a pas de papiers ou pas de diplômes ! Ou encore « Je suis sûr qu’il y en a qui profitent… » À ceux-là j’aimerais répondre comme Khalil Gibran : « Tu dis souvent : J’aimerais donner, mais seulement à qui le mérite. Ce n’est pas le langage que tiennent les arbres de ton verger ni les troupeaux de tes prés. Ils donnent pour vivre. Retenir c’est périr. »

Cette parole de sage nous mène droit au cœur du sens de ce dimanche des récoltes. Célébrer la fête des récoltes signifie de reconnaître dans les bienfaits que la nature nous donne l'activité créatrice et bien vivante de Dieu. C’est une manière de mettre l’accent sur la reconnaissance envers Dieu, sur le fait que je reçois la vie d’un Autre.
Les arbres de nos vergers et les troupeaux de nos prés donnent pour vivre sans compter, sans marchander, sans assurance et sans profits !
La nature donne parce que c’est son sens premier. Elle ne fait pas de calcul, elle ne fait que donner !
Elle donne parce que le Créateur l’a voulu ainsi, de la plus petite feuille au plus grand arbre, afin que chacun – comme disait le rabbin – « puisse réciter son chant au Créateur ».
Et pour l’humain c’est pareillement vrai, car si l’homme n’est maître ni de sa venue sur cette terre ni de son départ, son unique pouvoir est de bien mûrir et de porter du fruit, et non pas de gagner beaucoup à tout prix.

La création comme la nature humaine sont appelées à donner par essence et être généreuses par vocation. Et nous, nous sommes les gérants de cette générosité, selon la Bible, comme on peut le lire dans les premiers chapitres du livre de la Genèse : Sur toute la surface de la terre, je vous donne les plantes produisant des graines et les arbres qui portent des fruits avec pépins ou noyaux. Leurs graines ou leurs fruits vous serviront de nourriture.
Mais les humains ne s’y sont pas toujours bien pris.

Sur un plan de partage des richesses et des dons de la nature nous avons réussi à créer bien plus d’inégalités que de ponts. Nous avons aussi mal compris l’autre injonction des débuts du livre de la Genèse : Remplissez la terre et soumettez-la …

C’est en effet à cause de cette parole que les humains se sont permis - et se permettent encore - une exploitation sans vergogne de la nature. Il faut pourtant rappeler que le mot « dominez » vient de l’hébreu « radah », qui désigne l’action du berger à l’égard de son troupeau. Quelle belle image pour tracer les lignes d’une heureuse cohabitation avec la nature ! Voilà comment Dieu nous invite à sauver notre monde : le dominer, certes, mais comme le berger domine son troupeau : pour l’amener là où la vie peut éclore et se multiplier, comme ces millions de petites et grandes feuilles, épis et plantes qui peuvent réciter joyeusement leur chant au Créateur.

Remplissez la terre et soumettez-la… Et voilà qu’un sixième de la nourriture produite est écarté avant même d’arriver sur le marché… et un cinquième des denrées alimentaires que nous achetons semaine après semaine finissent à la poubelle.

Remplissez la terre et soumettez-la… Et le monde produit largement assez de nourriture pour que tout le monde ait à manger et pourtant un tiers de l’humanité ne mange pas à sa faim.

Remplissez la terre et soumettez-la… La politique agricole est censée assurer un approvisionnement durable et des conditions correctes pour les agriculteurs. Et pourtant, de plus en plus de petites et moyennes exploitations disparaissent du paysage.
L’agriculture n’est pas une industrie comme une autre. Certes, il y a des objectifs et des moyens et un paysan sait à peu près ce qu’il va produire. Mais la terre a ses rythmes et ses particularités qui ne se laissent pas enfermer dans les chiffres et ne se mesurent pas en échéances électorales.

Remplissez la terre et soumettez-la… Tout le monde sait qu’avec nos modes de production et de transport, nous encrassons beaucoup trop « sœur notre mère la terre », si chère à Saint François d’Assise. L’air, le sol, les mers, tout porte les cicatrices de la pollution. Et pourtant on ne cesse de repousser les échéances et les décisions difficiles, rendant ainsi de plus en plus compliqué le monde – ou ce qui en restera – que nous lèguerons à nos enfants. Quand Antoine de Saint-Exupéry dit que nous n’héritons pas de la terre de nos parents, mais que nous l’empruntons à nos enfants, il ne croit pas si bien dire.

Voilà en effet un autre aspect qui mérite d’être célébré lors d’un culte des récoltes : cette terre qui nous porte et nous nourrit, cette terre que Dieu nous confie jour après jour, elle ne nous appartient pas ; nous en sommes d’abord responsables pour la faire durer et la transmettre à ceux qui viennent après nous… de leur assurer une vie au moins aussi bonne et belle que la nôtre.

Tâchez de voir le monde avec les yeux de vos enfants et de vos petits-enfants : Comment sera le monde ? Combien d’espèces d’animaux auront disparu… Combien de variétés de plantes auront péri sous les coups de boutoir de la monoculture ? Combien d’endroit seront devenus invisitables car trop pollués ? Le gouffre entre le monde des plus riches et les plus pauvres sera-t-il encore plus béant qu’il ne l’est déjà ?

C’est la tendance actuelle, et il faudra bien que nous la stoppions et l’inversions, faute de quoi ces prédictions de malheur risquent bien de se produire, malgré nous, mais avec notre complicité silencieuse. Pour cela, il nous faut apprendre à penser global et agir local. Là où je vis, où j’habite, où je travaille, qu’est-ce que je peux faire ? Mais pas tout seul, car nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots, disait Martin Luther King en 1968 déjà.

Apprendre à vivre ensemble et à partager les richesses de la récolte, célébrer la bonté du Créateur qui dispense ses biens sans compter, prendre le monde dans ses bras et le porter un peu plus loin, un peu plus haut.

C’est le prix à payer pour que nos enfants et petits-enfants puissent aussi réciter leur chant au Créateur avec joie et espérance.

Amen.

En automne, à la campagne, on célèbre des cultes des récoltes. Ce dimanche, les églises sont joliment décorées avec des produits de la terre. Célébrer la fête des récoltes au culte signifie pour le chrétien plus particulièrement de retrouver dans les bienfaits que nous obtenons de la nature l'activité créatrice et bien vivante de Dieu. C’est une manière de mettre l’accent sur la reconnaissance envers Dieu, sur le fait que je reçois la vie d’un Autre.

Détails

Avec la participation de
Elisabeth Léchaire
Orgue
Sylvain May
Musique