A tes côtés

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Écouter le culte :

Curieusement, dans le récit de guérison miraculeuse que nous venons d’entendre, l'enfant possédé, reste constamment à l'arrière-plan. A aucun moment il n’intervient activement dans le cours du récit ; à aucun moment il n’agit, Et s'il est finalement guéri, sa guérison ne marque pas la fin de l’histoire : elle n’en est pas le point culminant. Comme si l’évangéliste voulait nous dire qu’ici nous avons affaire à autre chose qu’à une simple démonstration de pouvoir opérée par Jésus.
Dans ce récit, ce qui est au centre de l’attention, c’est l'engagement du père en faveur de son fils : ce père qui s’est d’abord adressé aux disciples de Jésus avant de lui amener directement son enfant. Et puis ce que l'évangéliste met aussi en évidence c’est le dialogue entre Jésus et cet homme qui demande assistance et qui proclame sa foi d'une façon si surprenante : « Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi ! »
C'est bien de la foi et de ses difficultés qu’il est question dans notre récit. Qu’il est difficile de croire, les disciples de Jésus sont les premiers à en faire l’expérience. Ne se montrent-ils pas incapables de guérir l’enfant possédé ! Confrontés à la présence menaçante de la souffrance, les disciples se montrent incapables de faire face. A travers son récit, l'évangéliste veut donc bien parler de la difficulté qu'il y a à être disciple du Christ.

Et puisque ce culte est placé sous le thème de l’aumônerie que l’on me permette ici deux questions : quel aumônier d’hôpital n’a jamais eu la tentation de passer sans s’arrêter devant la porte d’un patient qui n’était que douleur et désespoir ? Et quel aumônier de prison n’a jamais connu la tentation de se boucher les oreilles face à l’horreur du crime que lui racontait la personne détenue qui avait demandé à le voir ? Ces tentations existent, je les ai rencontrées. Et puis, qui d’entre nous n’a jamais l’expérience amère de sa propre impuissance face à la détresse ou à la souffrance d’un être cher ? Et qui de nous n’a jamais souhaité pouvoir éliminer à jamais celui qui lui semblait radicalement mauvais ?
L’échec des disciples face au mal et à la souffrance ne nous est peut-être pas totalement étranger. Nous aussi, nous le savons, il n’est jamais facile de dire à celui qui est livré à des puissances mauvaises « Je suis à tes côtés ; Je reste à tes côtés ». Et c’est précisément cette peur qui nous habite, peur face à l’apparente toute-puissance du mal et de la souffrance, que Jésus qualifie d’incrédulité. En effet quand Jésus se plaint de cette « génération incrédule » et qu'il se demande jusqu'à quand il devra la supporter, c’est très vraisemblablement à ses propres disciples qu’il s’adresse. Si les disciples sont vaincus dans leur affrontement avec les puissances du mal, c'est, dit Jésus, parce qu'ils ne croient pas.

Et c’est bien à des chrétiens ébranlés et qui ne savent plus très bien ce que signifie « suivre Jésus » − croire en lui −, que l'évangéliste vient rappeler ici ce qu'est la foi et la manière dont Jésus veut être compris. Et, dans ce contexte, l'entretien entre Jésus et le père de l'enfant possédé prend une importance décisive. En effet, à travers ce dialogue qui aboutit à cette déclaration inoubliable du père : « Je crois! Viens au secours de mon manque de foi ! », l'évangéliste nous dit ce qu'est authentiquement la foi.
Ce cri, ce cri d'un père torturé par la souffrance de son fils, ce cri doit être compris comme une véritable confession de foi. Face à Jésus, le père de l’enfant possédé confesse sa foi et en même temps qu’il confesse sa foi, il fait l'aveu de son incapacité à croire. Et cet aveu ne contredit pas sa confession de foi ; il en fait partie intégrante. Dans la foi, ce père en détresse reconnaît que, de lui-même, il ne parvient pas à s'aventurer sur le terrain de la foi. De lui-même, le père de l’enfant possédé ne parvient pas à s’attacher à Jésus. Il se heurte à son étrangeté ; il se heurte à l’étrangeté de celui qui vient dire que Dieu n’est pas seulement dans les cieux, mais qu’il vient aussi habiter la terre de sa présence.
Mais en même temps, le père de l'enfant ne se détourne pas de celui qui vient contester les représentations de Dieu qui étaient les siennes. Il ne se laisse pas vaincre par l'incrédulité. Il proclame sa foi. Dans l'étrangeté de Jésus, le père de l'enfant perçoit une puissance libératrice, une puissance capable de le conduire vers la foi et de lui faire véritablement rencontrer Dieu. Il comprend qu’en renversant les images habituelles qu’il s’était faites de Dieu, Jésus veut lui permettre de découvrir le vrai Dieu et de se confier en lui.
Comme il l’a fait avec le père de l’enfant possédé, Jésus veut nous ouvrir, nous aussi, à un Dieu nouveau, à un Dieu autre. Et s’il veut nous fait mourir à nos représentations familières de Dieu, c'est bien pour nous rendre la vie. En nous ouvrant la voie d’une compréhension nouvelle de Dieu, Jésus veut faire avec nous ce qu'il a fait avec l'enfant possédé : délivré de l'esprit qui le tourmentait, « l'enfant devint comme mort... Mais Jésus, en lui prenant la main, le fit lever et il se mit debout ». Et ce n'est pas un hasard si deux verbes utilisés ici pour désigner le lever de l'enfant sont ceux-là même que l'évangéliste utilise pour dire la résurrection de Jésus.
Jésus, celui qui a été crucifié et qui été relevé, nous dit la présence de Dieu là où, à vues humaines, il n'y a plus de place pour Dieu. Jésus dit la présence aimante et cachée de Dieu. Il dit la présence de Dieu, là où nous ne parvenons plus à l'espérer. C'est ainsi que Jésus ouvre la foi à une vie nouvelle; à une vie libérée de la puissance du mal. Il nous révèle que, toujours, jusqu'au plus profond de la détresse, Dieu s'offre et se place aux côtés de ceux qui souffrent.
Et ainsi, il nous ouvre au miracle de la foi. Dans la foi, il nous devient possible d'affronter les puissances qui mutilent l'existence humaine. Dans la foi, il nous devient possible de ne pas consentir à la souffrance. Et même lorsque, à vues humaines, le combat semble perdu, nous ne cesserons pas de croire. Nous croirons que, là même où le mal étale sa puissance avec indécence, Dieu n’est pas absent ; Dieu reste à nos côtés.
Et c’est pourquoi le croyant peut reprendre à son compte les mots qu’Elias Canetti a utilisé, dans un des ouvrages intitulé La Conscience des mots, pour décrire le rôle du poète. Et peut-être est-il vrai que le croyant, à sa manière, est appelé à être une sorte de poète dans le monde :
Comme le poète, le croyant « vivra selon une loi qui est la sienne, mais qui n’est pas taillée à sa mesure. Elle déclare : On ne rejettera personne dans le néant ; y fut-il volontairement. On recherchera le néant seulement pour en trouver l’issue et on en signalera à chacun l’issue. On patientera dans le chagrin comme dans le désespoir, pour apprendre comme on en tire autrui. »
Bien sûr, dans ses combats et dans ses engagements, le croyant se sait obligé à la modestie et la lucidité. La foi qui ne se laisse vaincre par rien n'en a jamais terminé avec la tentation de l’incrédulité. La foi reste à jamais une entreprise difficile. Dans la foi, toujours nous serons appelés à nous tourner vers Jésus et à lui dire : « Je crois! Viens au secours de mon manque de foi ! » Et toujours, il saura alors nous rappeler que lui, l'abandonné, le crucifié, il est véritablement le Fils de Dieu. Il saura nous rappeler encore que, quand bien même nous, nous serions à bout de ressources, Dieu, lui, ne l'est pas; il ne cesse de veiller. Et s’il se cache, c'est pour mieux venir à notre rencontre et nous ouvrir à la foi.
Amen !

Détails

Avec la participation de
Elisabeth Greppin, Pierre-André Boegli et Jean-Philippe Mayland
Orgue
Jacques-Etienne Rouge
Musique
Florentin Manetsch, à la flûte à bec