Une joie profonde

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Écouter le culte :

Dans certaines parties du monde, la question du bonheur est presque devenue un droit fondamental. Peut-on réellement décréter le bonheur ? Peut-on facilement décider que maintenant nous allons être heureux ? Au Bhoutan par exemple, on va jusqu’à calculer un PIB particulier, le bonheur national brut (BNB). D’accord, penser, repenser nos cadres de vie peuvent amener, apporter un réel mieux, de véritables améliorations. Mais la vie nous l’apprend – et nous ne le savons que trop bien – les événements de l’existence se chargent de chambouler nos plans. Il y a certes les moments heureux, mais il y a aussi les instants plus difficiles à traverser. Il n’y a pas d’autres choix, nous devons « faire avec ».
Mais en affirmant qu’il s’agit de « faire avec », on peut se poser la question de l’attitude intérieure à adopter. Sommes-nous résignés, fatalistes, utopistes, négatifs, optimistes, pragmatiques, réalistes ou que sais-je encore ?
A y regarder de plus près, on constate que cette question de l’attitude intérieure est réellement fondamentale. Comment réagissons-nous et quels ressorts cela suscite-t-il en nous ? On le sait, certains événements peuvent même aller jusqu’à nous terrasser. Comment allons-nous nous relever, poursuivre le chemin ? Quels enseignements tirés de ce que nous arrive ? Qu’en faire ? Comment retrouver une dynamique positive, un élan de vie ?

Et puis en parlant du bonheur, on peut se demander si nous ne courrons pas après des instants qui par définition sont fugaces, momentanés, des parenthèses. C’est finalement investir beaucoup d’énergie pour si peu – en quantité - d’instants vécus. Ne devrions-nous pas réfléchir, valoriser ce qui fait la normalité de la vie ? Il y a une forme de « banalité » quotidienne qui mérite très certainement notre attention. Avec quelle saveur intérieure pouvons-nous bien nous y inscrire ? L’extraordinaire finalement ne se trouve-t-il pas au cœur de l’ordinaire ? Quels regards posons-nous sur nos instants quotidiens ? Finalement ces instants sont les plus nombreux dans l’existence. Leur donnons-nous leur juste place, leur juste valeur ?
En abordant ces questions, on constate que le champ des réponses est bien vaste et certainement en partie propre à chacun/e. Alors en m’approchant des textes bibliques qui sont proposés aujourd’hui, j’ai été très touché par leurs dimensions. A mes yeux, elles rejoignent cette réflexion philosophique, ce questionnement religieux et spirituel. Je le pense, les réflexions soulevées ont de multiples échos dans nos cheminements de foi.

Dans le livre de Jérémie tout d’abord, il y a cette nouvelle alliance que le Seigneur conclut avec le peuple d’Israël. Etonnamment, cette nouvelle démarche, cette nouvelle relation établie en Dieu, ne vient pas abolir l’ancienne. En relisant le texte, on remarque qu’au contraire, cette nouvelle alliance proposée vient s’inscrire dorénavant « au fond d’eux-mêmes », dans l’intimité des êtres humains. Car finalement même les plus beaux discours, les plus belles intentions, les plus grandes orientations peuvent demeurer lettres mortes si on en reste à la surface des choses. C’est comme si Dieu avait fait l’expérience avec son peuple qu’il s’agissait d’inscrire au plus profond des êtres son message, sa Parole.
On peut se gargariser et écouter pendant de heures des propos absolument « remarquables ». Pour finalement se demander, que me reste-t-il de tout cela ? Le fameux passage de la tête au cœur est toujours d’actualité. Il y a ce que l’on sait avec notre intelligence et ce que nous avons à intégrer au plus profond de nous, pour le réaliser et tout simplement en vivre.

Dans notre entourage – je l’espère, nous avons des gens qui nous aiment, qui nous apprécient pour qui nous sommes. C’est bon de le savoir. C’est encore mieux de le réaliser et de découvrir en nous le bienfait que cela procure. Lorsque l’on parle d’un Dieu d’amour, il en va de même. Le savoir, c’est bien. L’intégrer et en vivre, c’est encore mieux et nettement plus enrichissant. A ce moment précis, notre être tout entier devient reconnaissance, action de grâce. Avec la naissance de Jésus, son ministère, sa mort et sa résurrection ; nous ouvrons encore un autre chapitre de cette alliance. Nous découvrons la proximité d’un Dieu qui n’est plus lointain et qui en son Fils, vient partager, vivre notre humanité jusqu’au bout. L’extrait lu tout à l’heure est tiré de l’évangile de Jean et s’inscrit au chapitre 17 au cœur de ces versets que l’on nomme communément « la prière de Jésus ».
J’aime beaucoup les nuances qui y sont apportées. Elles sont importantes. Si la tentation nous guette parfois de vouloir vivre hors des réalités de ce monde, de le rejeter, ce texte nous y remet. C’est ici et maintenant, dans ce monde imparfait, au cœur de nos humanités imparfaites également, que nous cheminons, que nous creusons, que nous avançons. Oui, c’est ici et pas ailleurs.

Et puis au verset 13, il y a ces mots qui méritent toute notre attention : « Maintenant, je vais à toi et je dis ces paroles dans le monde pour qu’ils aient en eux ma joie dans sa plénitude. » La joie… Comme un testament laissé par Jésus, par ces enseignements, par sa vie. Au travers de cette alliance qui nous rejoint en profondeur, au plus intime de chacun/e. Parce que finalement au bout du compte, que recherchons-nous réellement ? Si ce n’est trouver en nous ou ailleurs, pour en vivre, une joie profonde, source de paix.
Je ne parle pas maintenant de ces instants décrits précédemment qui sont par définition de passage. J’évoque une joie qui ne se laisse pas détruire par les circonstances de la vie. Même si parfois – disons-le, elle est malmenée. Je ne parle pas non plus d’une joie béate, d’un feu de paille ou d’une joie exubérante, dont finalement on ne sait pas trop que faire au quotidien.
Pour ma part, je pense que nous sommes toutes et tous, sans forcément toujours le savoir, à la recherche de cette quiétude, de cette paix joyeuse. J’aime à penser qu’il s’agit d’une joie profonde, offerte comme un cadeau, comme une grâce. Pour notre paroisse et dans cette église, en parlant d’une joie profonde reçue comme un cadeau, il y a ces magnifiques vitraux d’Hans Erni que nous avons reçu de Léonard Gianadda, en mémoire de son épouse Annette, décédée l’année dernière. Oui, il y a des joies qui nous dépassent et ces vitraux en sont une belle illustration.

Et puis, il faut bien le dire, de manière plus large, les épreuves de la vie, en nous comme autour de nous, ne nous épargneront pas. L’enjeu étant très certainement de savoir où trouver force et courage lorsque nous sommes à terre, lorsque même un pas devient insupportable à faire, lorsque accepter devient incontournable.
Cette joie profonde, cette « joie imprenable » du titre d’un ouvrage de la théologienne Lytta Basset, cette joie rejoint nos aspirations les plus intimes. Ce cheminement intérieur ne peut être mis en œuvre que durant toute une vie. Il nous est arrivé, il nous arrive, il nous arrivera peut-être de nous décourager, de ne plus vouloir, d’être blessé, de trouver insupportable ce que nous vivons ou ce que d’autres traversent. Il sera alors important de dire, de ne pas garder pour soi. D’avoir des interlocuteurs de qualité qui savent accueillir, écouter et entendre.
Ce qu’on a à vivre, nous avons à le traverser. D’autres peuvent être à nos côtés, nous entourer, nous épauler. C’est à vrai dire ainsi que nous sommes sœurs et frères dans la foi. La prière peut prendre alors toute sa dimension également.
Parce que cette joie profonde est le socle de notre vie. Le lieu où l’on revient, l’endroit où nous puisons force et persévérance. Les enseignements du Christ, comme sa présence mystérieuse à nos côtés, sont d’après l’Evangile la source de notre joie dans la plénitude. Alors un tel cadeau, une telle grâce ne se garde pas que pour soi. Les bonnes et vraies choses se partagent. Comme un bon repas festif qu’il serait bien difficile de manger seul, sans la convivialité, la chaleur humaine.
Vous avez je l’espère déjà rencontré une personne au moins, qui par sa présence, son regard, ses mots échangés, son être tout entier, est devenue pour vous témoin de cette « joie profonde ». Ces êtres sont infiniment précieux. Ils sont des jalons, des repaires. Modestement et avec l’aide de son Esprit, puissions-nous à notre tour faire rayonner cette joie autour de nous. En toute simplicité, sans flonflon, ni bling-bling, dans l’authenticité et la vérité.

La joie est un formidable levier. Elle est bien plus contagieuse que certaines épidémies. Il ne s’agit pas forcément de nous épuiser à aller chercher en nous ce lieu source. Il s’agit plutôt de trouver, de retrouver en nous, telle la Samaritaine, ce puits auprès duquel nous pouvons étancher notre soif. Ce lieu nous est offert, il nous est proposé. Nous y sommes attendus.
Peut-être comme moi, êtes-vous surpris, étonnés, touchés de découvrir des personnes qui semblent avoir un potentiel inné de joie en eux. A l’inverse, les pessimistes de service semblent emprunter aisément les chemins négatifs. Il serait tellement intéressant de connaître les recettes intérieures vers plus de joie, de paix, de positif, de lumière, de vie.
L’existence malheureusement ou heureusement, ne nous fournit pas un livre de recettes. Les êtres humains que nous sommes, sont souvent profondément marqués par nos histoires de vie, par les mécanismes de protection que nous avons patiemment érigés. La joie, elle, nous marque de son empreinte et il n’est pas nécessaire d’en faire trop pour cela. Par exemple, un accueil chaleureux, simple, joyeux, fait du bien.
La joie ressentie intérieurement nous invite à porter un autre regard sur nous, sur les autres, sur le monde, sur Dieu. La joie profonde n’est pas l’affirmation surmédiatisée très actuelle : « Que du bonheur ! ». Elle n’a même pas besoin de notre contexte dégoulinant d’émotion, qui se vautre dans la dérive émotionnelle. Une joie réelle se faufile jusque dans la pudeur.

Alors j’imagine que les contemporains de Jésus, lorsqu’ils l’entendaient, lorsqu’ils l’écoutaient, se sont mis en marche intérieurement, joyeusement. Même si parfois, cela s’est peut-être fait dans un premier temps de manière un peu douloureuse. Notre propension à aimer ce qui est connu nous incite à développer bien des stratégies pour éviter les changements.
Le message de l’Evangile est un message pour notre monde d’une joie profonde. D’une joie qui induit un réel changement d’attitudes. D’une joie qui ne peut plus regarder l’autre avec un regard méfiant. Cette joie va même jusqu’à nous inciter à porter un autre regard sur nous-mêmes, un regard de vie.
Dans le Nouveau Testament et en particulier dans les évangiles, j’ai toujours aimé ce Jésus qui passe un temps considérable avec les gens, en particulier autour d’une table. Dans bien des cultures le temps passé à table est un temps convivial, joyeux, chaleureux. Ce Jésus de Nazareth vient s’inviter lui-même à la table de nos vies. Et si nous prenions le temps de nous arrêter, de nous asseoir, de prendre place à cette table, pour célébrer cette joie offerte ?

Amen !

Détails

Avec la participation de
Orgue
Marie-Marguerite Caron
Musique
Orgue, Marie-Marguerite Carron
Clarinettes, Fernand Clément, Gaby Schmidli et Walter Röthlisberger
Basson, Lazlo Bugadi