L'Ascension, un message pour quel au-delà ?

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Selon certaines études récentes, les représentations traditionnelles de l’au-delà ne parlent plus beaucoup au monde contemporain. Cela ne signifie pas que les gens de notre époque ne croient plus en rien. Bien au contraire : 53 % des Suisses pensent que la mort est un passage vers une autre existence. Mais les images du grand festin, de la Jérusalem céleste et des jardins paradisiaques ont perdu de leur force symbolique.
Que dire alors de l’Ascension ? Certaines peintures représentant Jésus montant dans les nuages peuvent nous donner un certain malaise, à défaut d’un certain vertige ! Pourquoi Luc a-t-il eu besoin de recourir au thème de l’Ascension contrairement à Paul ou à Marc pour lesquels Pâques, l’Ascension et Pentecôte ne forment qu’un seul et même événement ?
Dans l’Antiquité, Dieu est toujours situé en haut dans le Ciel, et l’Enfer en bas, sous la terre. Mais pourquoi cette insistance un peu lourde sur le Christ qui monte dans les nuées ? Pour venir en aide à nos cerveaux limités ? Un spécialiste de l’évangile de Luc, le professeur Bovon, écrit que : «L’Ascension n’est pas une légende naïve issue d’un milieu populaire, mais l’élaboration thématique d’un écrivain théologique. »

Luc fait un lien entre le ministère du Christ et la vie de l’Eglise. Il est important pour lui que cette étape soit conceptualisée avec soin. Le Ressuscité va retrouver son Créateur. Non seulement il a vaincu la mort, mais il va rejoindre son Père et partager l’autorité divine. C’est ainsi qu’il pourra diriger l’Eglise par son Esprit.
Le crucifié a été rendu à la vie. Il a été élevé et glorifié et il inspire le groupe des disciples. Une nouvelle page peut s’ouvrir à la grande histoire que Dieu a tissée dès les origines d’Israël pour dire son amour à ses créatures. Le plan de Luc est donc très bien construit et structuré. Mais franchement, est-ce que l’Ascension de Jésus va nous aider à mieux comprendre notre vie ?
Les disciples eux-mêmes semblent plutôt troublés. Leurs regards sont fixés sur les nuages, Sont-ils un peu perdus ? Ont-ils envie de s’élever à leur tour au-dessus des nuées pour découvrir ce que ce que cache ce brouillard ? Pour ne pas quitter le Christ ? Pour rejoindre le soleil d’or, tant recherché par Alice de Chambrier ?

Le soir d’un jour de pluie

Il a plu toute la journée ;
Les arbres rêvent tristement,
Et sur chaque feuille inclinée,
On voit trembler un diamant.

Mais au milieu du jour qui baisse,
Devant le grand ciel assombri,
Je sens une vague tristesse
Qui s’empare de mon esprit.

Au delà de la voûte grise,
Je voudrais, en un seul élan,
De lumière éclatante éprise,
Fuir dans le ciel étincelant ;

Comme le plongeur téméraire
Qui, d’un effort audacieux,
En frappant de son pied la terre
Remonte vers le jour des cieux,

Je voudrais, joyeuse et rapide,
Dans un semblable et noble effort,
Au delà du ciel gris et vide
Rejoindre enfin le soleil d’or.

Pour les disciples, il est difficile de se séparer du maître, de quitter Celui qui a rempli leur vie d’amour et de plénitude. Leurs yeux aimeraient percevoir des signes dans ces nuages. Pour nous aussi, il est difficile d’accepter de rester collés au sol, de réaliser que nous nous enlisons souvent dans la boue de notre petite histoire personnelle comme dans le marécage de la grande histoire humaine.
Il est dur pour les chrétiens de constater que 20 siècles de christianisme n’ont pas même transformé ce monde en un préambule du Royaume de Dieu. Il est dur pour les humanistes de réaliser que la foi en l’homme n’a pas produit durablement de meilleurs fruits. Il est dur pour les cœurs sensibles et romantiques de percevoir que l’idéal, brièvement aperçu, se dérobe toujours à nouveau.
Ne serait-il pas bon de pouvoir parfois s’élever au-dessus des turpitudes et des mesquineries humaines, d’échapper aux ambiguïtés de l’existence et aux sempiternelles compromissions, de partager un peu de la lumière divine ? Pour ceux et celles qui ont mal dans leur corps ou dans leur âme, est-ce trop demander que de vouloir moins souffrir ?
L’attente d’une vie plus heureuse, plus harmonieuse, pour soi-même et pour le monde, semble inscrite au cœur de l’humain. Pourtant, la réalité vient souvent contredire ces aspirations, contester cette quête d’idéal. Les nuages risquent à tout moment d’obscurcir le soleil et d’envahir nos pensées.
Dans la tradition biblique, il est vrai, les nuées sont associées aux manifestations divines. Elles expriment la présence de Dieu tout en préservant son mystère. Mais le récit de l’Ascension suggère que les disciples ont été peu réceptifs à cette révélation. Les nuages semblent plutôt constituer une barrière qui les renvoie sur la terre.

Voici comment Alice de Chambrier exprime la souffrance du poète ramené à la réalité par les soucis et les exigences du quotidien.

L’inaccessible

L’homme n’atteint jamais à l’idéal qu’il rêve ;
C’est en vain qu’ici-bas il cherche à le saisir ;
Il ne peut y toucher, malgré tout son désir,
Et devant lui, toujours, il le voit qui s’élève.

Ainsi que Prométhée, à la terre fixé,
Rongé par le désir qui le poursuit sans cesse,
Il voit, le cœur rempli d’une immense tristesse,
Flotter devant ses yeux son rêve inexaucé.

Il ne peut le rejoindre et briser son entrave,
Il ne peut échapper au châtiment cruel,
Et, se sentant créé pour l’espace du ciel,
Il se trouve ici-bas lié comme un esclave.

Et le jour suit la nuit, la nuit succède au jour,
Le temps, d’un pas léger, fuit sans laisser la trace.

Mais jamais l’homme encore, oubliant sa disgrâce,
N’a rompu ses liens et chassé le vautour.

Il n’a pu s’affranchir des tristesses amères,
Il n’a pu s’élever jusqu’au vague infini,
Et ne rejoint jamais, hélas ! pauvre banni,
Le vol capricieux et doux de ses chimères.

Le Christ a rejoint son Père. Les Onze regardent vers le Ciel. Ils restent seuls sur la terre. Pendant quelques mois, ils ont pu côtoyer Jésus, le voir, le toucher, lui parler. Brutalement, les voilà confrontés à leur solitude spirituelle. Les heures de plénitude appartiennent au passé.
Dans nos envols vers un monde plus harmonieux, nos ailes sont souvent meurtries. Nous retrouvons notre existence banale, faite de contraintes et de pesanteur. Il est d’autant plus difficile de l’accepter que nous avons peut-être pressenti une autre réalité, plus large, plus parfaite, plus authentique, à l’image des disciples d’Emmaüs, illuminés un instant par la vision du Ressuscité.
Mais nous ne pouvons pas demeurer dans le soleil d’or. Dans de nombreux poèmes, Alice de Chambrier a su exprimer la difficulté de retrouver la rugosité de la vie, ses frustrations et ses injustices. Pourtant elle ne fuit pas cette réalité. Elle y place le dynamisme de l’espérance. Une espérance pour un futur harmonieux qui succédera à notre mort, mais aussi et surtout une espérance vivante pour le présent.
Alice de Chambrier a trouvé les mots justes pour dire l’amour de Dieu pour toute créature, même les plus humbles. Elle a aussi vécu dans des actes concrets son idéal de solidarité et d’entraide. Il semble qu’elle était très soucieuse de réparer ce qui était brisé. Et malgré le pressentiment que son existence serait brève, son œuvre nous ouvre des horizons d’amour et de vie.
Ne suit-elle pas le même mouvement que les disciples à Pentecôte ? Leurs regards ne sont plus dirigés vers les nuées célestes, mais sur le monde qui les entoure. Le don de l’Esprit leur permet d’entrer en relation avec les autres. Finalemen, l’Ascension pourrait évoquer un au-delà qui est devant nous et qui nous appelle à développer nos potentialités d’ouverture et de solidarité. L’au-delà spatial de l’Ascension pourrait bien aussi nous renvoyer à l’en deçà de nous-même, c’est-à-dire à notre quotidien et à notre intériorité, à l’endroit où le Dieu d’amour nous rejoint et où le Christ vient nous habiter.
Cette proximité souvent nous échappe, car le brouillard enveloppe notre cœur. Le rôle du poète ne serait-il pas de contribuer à le dissiper et à favoriser le rayonnement du soleil d’or en nous-même et dans le monde ?

Oh laissez-moi

Oh ! Laissez-moi chanter ! La nature est si belle
Dans sa diversité toujours jeune et nouvelle
Que nul chef-d’œuvre humain ne pourrait supplanter !
De l’insecte à l’étoile, elle charme mon être ;
Avec le renouveau mon cœur se sent renaître :
La nature est si belle, ah ! laissez-moi chanter !

Ah ! Laissez-moi songer ! La journée est si brève,
Et les plus beaux instants sont les instants du rêve :
C’est alors que l’esprit se sent le plus léger ;
C’est alors qu’affranchi de tout lien funeste,
Il plane et va se perdre en l’espace céleste :
La journée est si brève, ah ! laissez-moi songer !

Ah ! Laissez-moi pleurer ! L’existence est si dure !
De tout ce que l’on aime ici-bas, rien ne dure !
Dans l’éternelle nuit, hélas ! tout doit sombrer ;
Il faut voir, dans la lutte inégale et suprême,
Le trépas engloutir tous les êtres qu’on aime :
L’existence est si dure, ah ! laissez-moi pleurer.

Ah ! Laissez-moi prier ! l’espérance console ;
Au front de la douleur elle met l’auréole
Qui rend l’âme plus forte et lui fait oublier,
En lui montrant le ciel, les larmes de la terre ;
C’est l’étoile qui luit pour l’âme solitaire :
L’espérance console, ah ! laissez-moi prier !


Confiance

Si tu sens vaciller ta foi
Devant la tempête hagarde,
Calme-toi,
Dieu te garde.

Si, d’après la commune loi,
Dans le néant tombe chaque heure,
Calme-toi,
Dieu demeure.

Si ton cœur est rempli d’émoi,
Si le désespoir t’environne,
Calme-toi,
Dieu pardonne.

Si la mort te comble d’effroi,
Si tu crains l’ombre où l’on sommeille,
Calme-toi.
Dieu réveille.

Détails

Temple de Bevaix
Co-célébrant
Organiste
Janine Moody, piano
Musiciens
Pierre-Yves Dubois, clarinette