1ère partie : c'est difficile de croire / 2ème partie : bâtir des ponts

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Mon Dieu que c'est difficile de croire…
Au Moyen Âge, il y avait à la rue de la Madeleine à Lausanne - juste en bas de l'escalier couvert qui mène à la cathédrale - un petit atelier de menuiserie fine devant lequel étaient soigneusement entassés de beaux plateaux de noyer. Sur la vieille enseigne, on pouvait lire : Bon Boctellier, artisan menuisier sculpteur. C'est très probablement grâce à sa réputation que Bon Boctellier reçut en 1502 l'ordre de sculpter 24 stalles pour l'église d'Yverdon. Selon la tradition du Moyen Âge, il représente sur les dorsaux 12 prophètes qui font face à 12 apôtres auréolés.
Dix de ces stalles ont probablement été détruites en 1536 lorsque la foi réformée a été imposée dans le Pays de Vaud par les envahisseurs bernois. Mais nous avons la chance de pouvoir admirer encore aujourd'hui les 14 stalles restantes qui ont été placées dans ce temple inauguré au milieu du 18e siècle.
Depuis lors, elles y sont conservées avec soin comme une preuve de la foi de nos ancêtres.

Chacun des Apôtres est porteur d'un phylactère, qu'on peut comparer à une bulle en BD, sur lequel est gravée en latin une affirmation du Credo… et à chaque apôtre correspond un prophète qui est lui porteur d'un verset de l'Ancien Testament qui étaye l'affirmation de la foi apostolique Exemple de circonstance : regardons le phylactère de St-Thomas qui mentionne " tertia die resurrexit " (Le troisième jour il est ressuscité) et surtout ceux du prophète Amos (il a établi sa demeure dans les cieux) et de St-Barthélémy " ascendit " (il est monté au ciel).
Don Boctellier, un menuisier qui n'a pas seulement réalisé de superbes meubles en noyer, mais qui, à sa manière, selon ses charismes, témoigne de la foi de l'Église. Et c'est grâce à lui et aux témoignages racontés, écrits, chantés, priés, peints ou sculptés de tous ceux qui nous ont précédés au travers de l'histoire que nous sommes nombreux à pouvoir à notre tour vivre et confesser la foi chrétienne aujourd'hui.
Nous croyons
Dieu s'est fait homme en Jésus de Nazareth ;
Il s'est fait proche des plus humbles ;
En Christ, il a connu les fragilités humaines, les souffrances, la mort.
Mais " Le troisième jour il est ressuscité "
Et puis " Il est monté au ciel "
Et enfin " Il nous a donné une force… le Saint-Esprit "
En résumé, Dieu nous révèle
…que même la mort la plus atroce ne saurait nous séparer de sa volonté d'être à nos côtés, un Père.
… que la lumière de Pâques transforme le regard que nous portons sur la vie, sur la mort…
… que rien ne devrait plus être comme avant…
Nous croyons avec l'Apôtre Paul, " que rien désormais ni la vie ni la mort, ni le présent ni l'avenir ni aucune autre chose créée, rien ne pourra jamais nous séparer de l'amour que Dieu nous a manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur "

Nous croyons… nous croyons… mais est-ce que c'est si simple ?
Quand je dis nous croyons… je n'exclus pas le doute, évidemment… Le mystère de la résurrection nous interpelle tout entier, ébranle notre raison, mobilise nos émotions. 20 siècles plus tard, pour nous, toujours avec la même force que pour les premiers témoins de cette extraordinaire promesse.

Souvenons-nous : il y a eu le tombeau vide au matin de Pâques et puis... plus grand chose. Deux ou trois apparitions, aussi brèves qu'inattendues. On imagine la tristesse, la désillusion, les espoirs, les questions des apôtres… Ils sont sous le choc ; ils ont besoin de rester ensemble pour ne pas céder à la tentation de tout laisser tomber. Ça va durer 40 jours, dira l'évangéliste Luc, le temps d'un chemin spirituel pour les disciples, jusqu'à cette ultime apparition du Christ et à son Ascension.
Pourquoi êtes-vous troublés ? Pourquoi avez-vous des doutes ?
Regardez, c'est bien moi… Voyez… je ne suis pas un extraterrestre… Je ne suis pas un fantôme. Je suis bien là, en chair et en os !

Les disciples sont extrêmement surpris… (on le serait à moins !) Ils sont heureux, bien sûr, mais surtout complètement déstabilisés. Imaginez l'horreur vécue ces derniers jours et soudain cet immense bonheur. Ils n'y comprennent plus rien ; ils ont besoin de preuves, quoi de plus normal.

Avant eux, les prophètes de l'Ancien Testament ont essayé de dire au Peuple d'Israël l'alliance du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Après eux, les apôtres et d'innombrables témoins vont à leur tour essayer de raconter et d'expliciter la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. Tous sont témoins du mystère de la foi.

Comment transmettre ? Comment expliquer ? Comment prouver ? L'histoire de tous les descendants d'Abraham est traversée en permanence par cette question ; elle est marquée par cette conviction : on ne peut que raconter l'histoire ; la foi ne se démontre pas ; la foi ne s'impose pas…
Vous avez encore de la peine à croire ?
Vous avez encore de la peine à croire ? leur dit Jésus…
Vous n'avez pas quelque chose à croquer ?
Ils lui donnent du poisson grillé qu'il mange devant eux.
Les disciples ont eu la chance de rencontrer le Christ Ressuscité. Et malgré cette preuve, ils ont eu tant de peine à croire… Jésus ne se lance pas dans un grand discours ; il n'y a pas grand-chose à expliquer. C'est en mangeant qu'il veut leur prouver sa présence réelle et les ouvrir à l'espérance de la vie éternelle.
Accueillis tels que nous sommes, habités par nos doutes, porteurs de nos interrogations, c'est simplement en partageant ensemble le pain et le vin que nous pourrons tout à l'heure confesser notre foi.
Aujourd'hui encore, des chrétiens essaient à leur manière de dire le mystère de la foi, d'évoquer la présence de Dieu dans notre quotidien, de témoigner de son amour à tous les humains.

A peine le repas est fini que les choses s'enchaînent !
Les dernières paroles de Jésus sont brèves. Ni testament ni consignes pour organiser la future communauté. Juste cette promesse :
" Vous recevrez une force quand le Saint-Esprit descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins… jusqu'aux extrémités de la terre… jusqu'à la fin des temps… "
Jésus s'élève puis il est caché à leurs yeux. C'est fini. La preuve disparaît !
Un récit d'une extrême sobriété qui souligne la volonté de Luc de marquer la continuité entre l'Evangile et les Actes des Apôtres. C'est la même histoire; juste un autre chapitre qui s'ouvre. Jésus n'est pas absent ; il est seulement caché. Et nous savons depuis la Pentecôte que la présence de Dieu va se manifester autrement, comme annoncé, par la force de l'Esprit Saint, au cœur des croyants.
Alors pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? Ne soyez donc pas nostalgiques… ne soyez pas désemparés… Vous continuez à être les disciples du Christ, vous vous souvenez de son enseignement… vous savez bien tout ce qu'il y a à faire pour poser dans le monde des signes du Royaume de Dieu.
Alors, au boulot !
L'Ascension du Christ racontée par l'évangéliste Luc est le début de son deuxième livre, dont l'histoire se poursuit aujourd'hui. L'histoire des apôtres… L'histoire de tous les croyants… L'histoire des actes des croyants. Il ne s'agit donc pas de rester le regard fixé et les mains tendues vers le ciel. Il faut garder les pieds sur terre, prêter nos yeux, nos oreilles, notre bouche, notre cœur à l'action de Dieu parmi les hommes. Nous sommes ses témoins, les relais de son amour. Ne restons donc pas là à regarder le ciel…
Nous sommes ses témoins.
- Ni des sectaires coupés du monde qui gardent jalousement leur foi comme un trésor…
- Ni des intégristes qui prétendent détenir la vérité et vouloir l'imposer au monde… Mener la guerre du bien contre le mal…
Humblement des témoins comme le rappelle l'apôtre Paul dans l'extrait de sa lettre aux Philippiens que nous avons lu tout à l'heure…
Humblement des témoins, comme le menuisier lausannois Don Boctellier qui a sculpté ces stalles il y a plus de 500 ans …
A la suite des prophètes et des apôtres…de simples croyants appelés à témoigner de leur foi dans le monde contemporain …
Des femmes, des hommes, des enfants appelés à offrir au monde des signes de la tendresse de Dieu … des artisans de paix, de justice, de solidarité.
Au travers de son histoire, l'Eglise va être capable du meilleur et du pire…
Quand je dis le meilleur, je pense au développement de la pensée et à la stimulation de l'expression artistique, à son rôle dans les débats éthiques et dans les questions de société et évidemment à ses engagements de solidarité, ce qui nous rappelle combien notre témoignage est important…
Quand je dis le pire, je pense aux divisions qu'elle va connaître, aux conflits qu'elle va générer, à l'intolérance dont elle va faire preuve à certaines époques de l'histoire, ce qui nous rappelle combien notre témoignage est fragile…
Et puis, cette histoire de l'Église nous apprend aussi à chercher un constant équilibre entre la contemplation et l'action, entre la célébration et la diaconie, entre le théologiquement fondé et le pratiquement possible !
Ne restez pas là à regarder le ciel…
On pourrait s'arrêter là pour aujourd'hui. Pourtant, en prêtant attention à cette interpellation que l'Evangile adresse aux croyants, j'ai envie de la retourner et de m'adresser à bon nombre de nos contemporains qui rejettent toute démarche de foi.
Et vous, pourquoi restez-vous là à refuser de regarder le ciel ?
Pourquoi restez-vous là, obnubilés par le matérialisme de notre société contemporaine…
- comme des sectaires coupés des autres et de Dieu, qui défendent jalousement leurs avoirs, leurs savoirs et leurs pouvoirs comme un trésor…
- ou comme des intégristes qui prétendent que la science et l'économie sont les seules vraies valeurs capables de faire progresser l'humanité…
On pourrait dire, pourquoi restez-vous là, indifférents, imperméables à la dimension spirituelle, parfois même à la dimension relationnelle de la vie ?
Et cette question nous concerne tous en occident! Nous vivons de manière toujours plus individualiste, saisi par le vertige de pouvoir tout maîtriser, tout exiger, tout expliquer, de pouvoir nommer la cause, désigner le responsable de tout ce qui nous arrive. Un paradoxe complet… si l'on se souvient des racines judéo-chrétiennes de notre société.
Dieu s'est fait proche… En Christ, il jette des ponts entre le ciel et la terre. Chaque fête chrétienne nous le rappelle : Noël - Vendredi Saint - Pâques - Aujourd'hui l'Ascension - Dans dix jours la Pentecôte.
A notre tour il nous invite à bâtir des ponts pour mettre les humains en relation les uns avec les autres et avec Dieu.
Gens de mon peuple, regardez le ciel… regardez la terre…
Dieu compte sur vous pour bâtir des ponts.

Détails

Avec la participation de
Orgue
Anne Joly (pianiste)
Musique
Groupe de louange (6 pers.),
Chorale Josaphat, dir. Florence Félix