Le tourbillon de l'autojustification

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Ce matin, je vous propose de réfléchir au texte le plus difficile que nous ayons entendu ce matin. Sans hésiter, c'est bel et bien le passage tiré de la lettre de Paul aux Romains. Un texte difficile, certes, qui se prêterait mieux à une étude biblique qu'à une prédication.
Si l'on jouait à l'école et si je vous demandais de résumer ce texte, je suis sûr que nous serions tous embêtés pour restituer toute la finesse de l'argumentation de Paul. Disons que, dans le meilleur des cas, les auditeurs les plus attentifs relèveraient ceci : dans ce texte, il y a des mots qui reviennent tout le temps. Ce sont " justice ", " justification ", " justifié ".
Oui, c'est bien de cela qu'il s'agit : de justice et de justification. En résumé, l'apôtre Paul dit ceci aux chrétiens : " Vous avez été justifiés par Dieu en Jésus-Christ. " Vous avez été justifiés, non pas grâce à vos qualités, à votre honnêteté ou encore grâce à votre piété… mais par votre foi en Jésus-Christ.
Magnifique… Alléluia ! Mais je vous le demande : lorsque dans une église, on vous dit : " Vous êtes justifiés " est-ce que ça vous rend heureux ? Est-ce que ça vous amène un souffle nouveau qui vous redonne des forces pour aller de l'avant ? Je ne sais pas. Mais une chose est certaine : aujourd'hui on ne parle plus guère du Dieu qui justifie. C'est un langage d'un autre temps, un peu austère. Dans l'Église d'aujourd'hui, on parlera plus volontiers du Dieu d'amour, ce qui est correct en soi… amour total, amour par ci, amour par là. Disons que parler d'amour ou du Dieu d'amour, ça a le net avantage d'être inattaquable et de mettre tout le monde d'accord ! Peut-être ! Mais avec le risque toutefois que cette hémorragie d'amour verbal, quand il est question de Dieu, devienne une sauce épaisse qui étouffe nos réalités au lieu de les éclairer.

Alors ne laissons pas trop vite de côté cette question de " justice de Dieu " ou de justification ! Comme je l'ai dit tout à l'heure, cette terminologie n'est plus très à la mode lorsque l'on parle de Dieu.
Cette terminologie fait, en revanche, fortune dans nos réalités quotidiennes les plus banales même. Pas besoin de chercher trop loin ! Dès que vous entreprenez une démarche administrative, surtout pour demander quelque chose, 9 fois sur 10, on va vous demander d'annexer des pièces justificatives. " Veuillez annexer les pièces justificatives "… une manière polie de vous dire : " Prouvez-nous que vous n'êtes pas un menteur !"
Et maintenant, si je prends un peu de recul, je suis effrayé de découvrir combien souvent, dans ma vie, je suis contraint de devoir me justifier. Pas seulement dans les grandes affaires importantes, mais déjà dans les situations les plus anodines : Vous décrochez le téléphone et la première chose qu'on vous dit : " Ca fait deux jours que j'essaye de t'atteindre. " Mon réflexe immédiat : Donner une explication à mon interlocuteur pour justifier mon absence, au lieu de lui dire : " C'est ton problème !" et ce réflexe reflue dans tous les domaines de la vie, dans les relations familiales, sociales et professionnelles.

En fait, pour maintenir ma place dans la société, je dois à tout prix mettre mes qualités et mes compétences en avant. Mais comme je suis loin d'être infaillible, pour maintenir ma place dans la société, il faut bien que je négocie aussi mes faiblesses, mes manquements et mes ratés. Ca, c'est déjà plus compliqué. C'est alors que je recours le plus souvent au moyen qui s'appelle précisément " la justification ", l'autojustification plus précisément. Tout ce qui ne va pas dans ma vie nécessite une justification, si je veux garder la tête haute. Et pourtant ce remède, à première vue, commode est finalement un poison mortel.
Exemple : Si quelqu'un dit : " Je suis alcoolique parce que mon père était alcoolique. " C'est peut-être vrai et de toute façon malheureux. Mais ce qui est grave, réside dans le fait qu'une telle autojustification ne fait qu'expliquer un malheur et que cette explication se suffit à elle-même. Et, en fin de compte, elle ne fait qu'entériner une situation et tue dans l'œuf tout projet de changement. Théologiquement exprimé, nous sommes au niveau du péché expliqué et non dans le processus du pardon du péché.

Et ces mécanismes individuels se retrouvent à une plus grande échelle et avec de lourdes conséquences, dans le monde politicoéconomique : qu'éclatent au grand jour des disparités salariales éhontées, vous trouverez toujours une voix autorisée pour vous expliquer en trois minutes que cela est tout à fait normal ; la même chose lors de licenciements massifs ; la même chose encore quand il s'ait d'envoyer de missiles sur la tête des gens.
L'on a pu dire que la religion était l'opium du peuple, mais l'autojustification est une drogue encore pire :

· elle possède une logique interne puissante;
· elle a le triste mérite d'avoir toujours le dernier mot sur tout;
· elle est capable d'accepter et de faire accepter les pires déséquilibres,
aussi bien en moi-même que dans la gestion du monde.

Mais revenons à l'échelle individuelle ! Pris dans le tourbillon de l'autojustification, nous en arrivons finalement, non plus à vivre tout simplement mais à justifier notre présence sur terre. Ce malheureux symptôme ressort très clairement lors de visites pastorales. J'entends trop souvent des personnes âgées dire ceci : " Je ne sers à plus rien. " Et les personnes qui vous disent cela, ce ne sont pas des gens qui ont raté leur vie mais des grands-pères des grands-mères qui ont travaillé, qui ont élevé des enfants, qui ont participé à la vie de la société. " Je n'ai plus d'enfants à élever, je ne travaille plus, je suis trop faible pour faire certaines choses. " Conclusion : " Je ne sers à plus rien ", en d'autres termes : " Je ne peux plus justifier mon existence. "
Voilà la triste sagesse imposée par une société débile qui ne vise que la performance. Eh bien, chers amis, maintenant, nous pouvons essayer de retourner vers l'apôtre Paul pour réexaminer si ses propos sont aussi passés de mode qu'il y paraissait au début. " Vous êtes justifiés par Dieu, en Jésus-Christ " Dieu ne tient absolument pas compte de vos qualités et de vos belles réalisations pour vous justifier, pas plus que Dieu ne tient compte de vos échecs, de vos ratés ni de votre faiblesse pour vous justifier.
L'intégration du Christ fort et faible - car n'oublions que la faiblesse fait aussi partie de la vie du Christ - voilà le canal de la justification. Ainsi ma vie, dans ses beautés et ses laideurs, ne se trouve justifiée par aucune instance de ce monde, mais par la source même de la vie qui est derrière et surtout devant moi.

Amen !