Appelés à la liberté!

Collégiale Saint-Léonard Bâle (©Matthias Wirz)

Écouter le culte :

Avant d’entrer dans la méditation des lectures bibliques, j’aimerais réfléchir avec vous sur les deux dernières années. Après deux ans de pandémie, les annonces du Conseil fédéral mercredi après-midi ont ressemblé à une délivrance pour beaucoup d’entre nous : fin de la plupart des mesures sanitaires, fin du certificat Covid, du port du masque… le retour à la normalité se réalise enfin, ce retour que nous attendons tous depuis si longtemps !

Si joie et soulagement étaient mes premières réactions à ces nouvelles, peut-être que chez vous aussi s’installèrent ensuite un mélange d’émotions – une appréhension face à la fin soudaine des gestes barrières auxquels nous nous sommes habitués au fil des mois derniers, une espérance prudente que la liberté ré-acquise perdurera réellement.

Dans mes réseaux sociaux règne une certaine confusion : les ami-e-s qui critiquaient jusqu’ici les mesures sanitaires se réjouissent, puisqu’ils regagnent leurs libertés publiques qu’ils avaient vue restreintes, surtout par le vaccin et le certificat Covid. De l’autre côté, l’inquiétude monte davantage chez celles et ceux qui craignent pour leur protection contre le virus. La peur, semble-t-il, est encore loin de nous quitter avec la levée des mesures sanitaires. Elle augmente même pour beaucoup de personnes.

Une chose unit les deux extrêmes dans le débat autour de la pandémie : une attitude inconciliable où chacun se considère comme victime et comme seul détenteur de la vérité, et qui mène à s’isoler du reste « égaré » de la société. Il y a là un danger de se fermer complètement au dialogue avec des points de vue différents. Lorsque de telles attitudes se répandent, cela conduit les groupes à s’étriper et rend impossible l’acceptation mutuelle et la paix sociale.

Au cours des deux dernières années, nous avons tous vécu notre mesure de souffrance – et chacun de nous a son deuil à faire. Certains souffrent du Covid long ou pleurent la mort d’un être cher. D’autres ont traversé la maladie sans symptômes ou en ont été totalement épargnés. Certains ont perdu leur emploi et ont vu leur existence économique menacée. Les uns ont réalisé des bénéfices avec leurs entreprises ou ont pu se développer dans leur travail, tandis que d’autres encore atteignirent les limites de leurs forces. Les problèmes psychologiques ont été accentués chez de nombreuses personnes. La violence dans les relations a augmenté, des amitiés se sont rompues, des familles se sont disputées. Et nombreux sont les bons moments auxquels nous avons tous dû renoncer : fêtes, sorties, rencontres, voyages, aventures…

En même temps, de nouvelles amitiés se sont nouées entre voisins et des réseaux de solidarité se sont constitués. Les temps d’isolation ont aussi offert un espace pour des nouvelles découvertes ou pour des moments de repos. À l’échelle mondiale, les inégalités ont augmenté. Les pauvres ont plus souffert de la crise que les riches. Nous apprenons que la faim a augmenté dans de nombreux endroits. Nous avons tous vécu la même pandémie, et pourtant chacun de nous a fait ses propres expériences, a confronté des incertitudes différentes.

Dans son poème intitulé « Corona », la poète chinoise Jun Er a anticipé, déjà au début de la pandémie, bon nombre des épreuves que nous avons subies. Elle écrit :

Le virus passe au crible les pays un par un
Il teste la crédibilité gouvernementale et le degré de civilisation
Il teste le sens civique et la responsabilité citoyenne
Il teste l’autocratie et la démocratie
Il teste la liberté et l’amour
Ce poison qui est destiné à disparaître
Doit lui aussi appartenir à la Vie

(10 mars 2020)

Oui, si nous contemplons l’histoire, nombreux sont les « poisons » qui ont mis la communauté humaine à l’épreuve, qui ont obligé des hommes et des femmes d’intégrer des difficultés dans leur vie et de continuer à cheminer ensemble vers un avenir au-delà des drames du présent : guerres, crises économiques, maladies, catastrophes naturelles...

Et nous ? Comment avons-nous réussi, en tant que communauté humaine d’aujourd’hui, le «test» du Coronavirus ? Il n’existe pas de conclusion claire à cette question – ni d’ailleurs pour aucune épreuve humaine du passé ou du présent. L’histoire de notre Église issue du refuge huguenot en porte le témoignage, elle aussi. Les quelques éclats de solidarité qui brillent entre les décombres de l’histoire ne peuvent dissimuler notre profonde incapacité de réellement nous aimer les un-e-s les autres et de créer une justice et une paix véritables sur terre.

La Bible, ancienne de 2000 ans, connaît notre condition humaine. Elle raconte le soutien continu de Dieu envers son peuple à travers toutes les crises et tous les échecs, jusqu’au drame ultime de la crucifixion et de la résurrection de Jésus-Christ. Encore et encore, les témoignages bibliques insistent sur la solidarité et l’amour que Dieu porte envers ceux et celles qui souffrent afin qu’ils soient consolés et rétablis. Dieu nous libère de l’esclavage, de la misère et de la détresse ; Dieu nous libère aussi et surtout de notre propre mesquinerie et de nos insécurités, qui nous poussent si souvent à faire le mal au lieu du bien.

Que ce soit au niveau individuel ou collectif : la Bible nous apprend que la grâce de Dieu seule nous permet de poursuivre notre chemin au-delà des crises auxquelles nous pouvons être confrontés au cours de la vie. Cette grâce se manifeste dans l’ouverture des cœurs, dans la réconciliation.

Les lectures bibliques d’aujourd’hui désignent le fondement sur lequel nous sommes appelés à vivre comme peuple délivré. Cela signifie avant tout, paradoxalement, d’obéir à de nombreux commandements. La Loi que Dieu, selon le récit biblique, donna aux Israélites lors de l’Exode d’Égypte, contient plus de 600 commandements pour la vie sociale et pour le culte. Cette Loi, la Torah, est le don de Dieu à son peuple pour protéger sa liberté. Depuis lors, l’interprétation de cette loi est la tâche religieuse du peuple d’Israël, et nous, les chrétiens, continuons à le faire.

Le rabbin Jésus, en qui nous avons reconnu le Messie promis, était lui aussi un interprète de la Torah. Et à ce titre, il a mis des accents clairs dans son enseignement. Deux commandements de la Torah résument tous les autres : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu » et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Dans l’histoire du Bon Samaritain, Jésus décrit concrètement et sans équivoque comment mettre en œuvre ce dernier commandement : il s’agit d’apercevoir en premier l’humanité dans notre prochain, de ne pas nous détourner les uns des autres sous prétexte de leur désobéissance à la Loi, ou appliqué à aujourd’hui, aux mesures sanitaires, ou de leur implication dans des théories conspirationnistes ou autres idéologies. Il s’agit de s’ouvrir inconditionnellement à l’autre quel qu’il soit, de venir à son aide et aussi d’accepter la sienne.

Le commandement d’aimer son prochain, sa prochaine, est radical, il est libérateur et en même temps bouleversant. Après tout, les séparations des milieux sociaux existent pour de bonnes raisons, et une trop grande proximité avec des personnes trop différentes peut être tout simplement épuisante.

Le commandement d’aimer son prochain n’est pas un appel à se surmener avec des idéaux éthiques trop élevés. « Tu » n’es pas obligé d’aimer « tous » tes prochains. Il suffit pour commencer de percevoir véritablement l’humanité dans la personne à tes côtés. Tout comme nous sommes également appelés à le faire avec nous-mêmes. Ce qui pourrait apparaître comme la chose la plus banale ne va en effet pas de soi. S’aimer soi-même malgré toutes erreurs et faiblesses, malgré tout ce qui a mal tourné dans sa propre vie est au moins aussi difficile que d’aimer son prochain. Mais lorsque nous prenons le risque d’aimer, nous pouvons être assurés de la présence de Dieu avec nous.

Dans l’Épître aux Galates, l’apôtre Paul applique le commandement de l’amour du prochain à une situation de conflit qui, quant à sa polarisation, ressemble à celle d’aujourd’hui. Dans la communauté chrétienne en Galatie, il existait un désaccord sur l’importance des commandements de la Torah pour la vie chrétienne. Les convertis d’origine païenne devaient-ils, comme les chrétiens d’origine juive l’avait fait, apprendre d’abord à vivre selon la coutume juive avant de devenir véritablement chrétiens ?

Dans son épître peu diplomatique, Paul insiste sur le fait que seuls les deux commandements de l’amour de Dieu et du prochain importent pour la vie chrétienne, puisqu’ils résument tous les autres commandements de la Torah. Les chrétiens, déclare-t-il, ont reçu cette liberté de la part de Jésus-Christ lui-même. Toutefois, la liberté reste liée à la communauté. Paul nous met en garde de nous élever les uns au-dessus des autres ou de nous cacher derrière des prétextes idéologiques pour éviter de devoir nous identifier à notre prochain. Cela reste évidemment un défi qui demeure. Aucun slogan sur des attitudes politiques ou sociales ne peut en être tiré. Mais si nous nous rencontrons les uns les autres dans l’esprit de l’amour de Dieu, cet amour trouvera des moyens qui nous permettront d’avancer ensemble, au-delà de toutes les différences qui nous séparent.

Amen.

Lien vers l’original du poème et ses traductions en anglais et en allemand par Martin Winter : https://banianerguotoukeyihe.com/2020/03/12/corona

L’on parle beaucoup de liberté, ces derniers temps. Elle est sujet de discussions et de disputes, elle est revendiquée à des fins parfois contraires.

Dans la Bible, la liberté du peuple de Dieu se base sur la Torah, la Loi que Dieu lui donna lorsqu’il le délivra d’Egypte. Jésus, dans la plupart de ses discours, enseigne cette même Loi à ses auditeurs et auditrices.

Une Loi comme garant de la liberté? Quelle idée!

Nous méditerons cette question en mettant au centre le commandement le plus important: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même».

Détails

Intervenants
Joanna Meyer pour l'intercession et Pascal de Montmollin pour les lectures
Organiste
Dieter Lämmlin
Musiciens
Le chœur mixte de l'Eglise française de Bâle, sous la direction de Florence Renaut