Donner sa vie... pour la recevoir de nouveau

©Jean-Christophe Emery

Écouter le culte :

Où est le bon berger dans nos vies aujourd’hui ? Où était-il quand Maria, 38 ans, a eu un accident de voiture qui l’a rendue tétraplégique ? Où est-il quand Youssouf, trois ans, meurt de faim dans les bras de sa mère au Mali ? Où est-il quand Denise, 97 ans, meurt seule à l’hôpital, de ce virus qui plombe nos vies depuis de bien trop longs mois ? Où est-il quand Nathan est harcelé au collège et sur les réseaux sociaux au point de perdre le goût de vivre ? Où est-il quand la crise économique oblige Christian à mettre la clé sous la porte du restaurant dans lequel il avait tant mis de lui-même ? Où était-il quand un énième bateau a sombré en Méditerranée, emportant avec lui des dizaines de migrants rêvant d’une vie meilleure ? Oui, où est-il dans ces malheurs, les leurs, les nôtres ?

Face au malheur, on voudrait en fait un magicien ou une bonne fée qui fasse disparaître ce qui nous fait mal. Dans le monde où vivait Jésus, on pensait qu’il fallait, pour éviter malheurs et souffrances, s’attirer les bonnes grâces d’un ou plusieurs dieux puissants, pas si loin de notre bonne fée. Le problème quand on compte sur une bonne fée ou sur un « bon dieu », c’est qu’on sera fatalement déçu.e un jour. L’expérience de la prière non exaucée est l’une des mieux partagées du monde. C’est en fait une expérience de confiance trahie : j’ai placé ma confiance en Dieu, en une puissance supérieure, pour qu’il me tire de telle situation, et ma confiance a été piétinée.

Alors quoi ? Faut-il se résigner à la douleur d’être au monde ? Faut-il au contraire chercher à la fuir, que ce soit dans les addictions, dans le déni ou dans le suicide ? Faut-il tenter d’être parfait.e pour mieux plaire à une puissance supérieure plus susceptible de nous exaucer ? Jésus nous propose une autre voie. Celle de la confiance. « Je suis le bon berger », dit-il.

En quoi cela peut-il susciter la confiance me direz-vous ? Peut-être d’abord parce que ce n’est pas un CV détaillé de ses hauts faits, ni une affirmation péremptoire, mais une invitation à réfléchir. Quelqu’un qui vous invite à réfléchir au lieu d’exiger une obéissance aveugle peut mériter votre confiance. Pourquoi est-ce que cela nous invite à réfléchir ? Peut-être d’abord parce tous ceux qui écoutent Jésus à ce moment-là savent bien, comme nous, qu’il n’est pas berger. Ensuite parce que Jésus semble tellement prétentieux que ça en devient presque ridicule : on se demande vraiment que qui lui permet de s’affirmer comme ça, tout tranquillement, le bon berger ! Alors qu’est-ce que ce bon berger, qui n’est ni bonne fée ni magicien généreux, mais qui n’est pas non plus une évanescence impalpable ?

Pour une personne familière de la Bible, hier comme aujourd’hui, le berger, c’est d’abord Dieu lui-même, comme dans le Psaume 23 que Serge vient de nous chanter. Dieu est le berger qui guide et protège son peuple, et qui lui suscite des bergers humains, comme Moïse ou David. Quand Jésus se dit bon berger, il affirme donc, en quelques mots, son identité divine. Il invite ses interlocuteurs à voir en lui plus qu’un prophète itinérant, plus qu’un maître de la Loi, plus qu’un simple guérisseur : quelqu’un qui incarne Dieu parmi les humains.

Le bon berger a cinq caractéristiques :

  1. Il est totalement autre que ses brebis, mais il vit au milieu d’elles. Le berger n’est pas une brebis qui guide d’autres brebis, il est d’une espèce différente, avec des capacités différentes. Il y a incontestablement une distance immense entre le berger et ses brebis. Mais il y a aussi une proximité, tout aussi incontestable : le berger partage la vie de ses brebis, il vit avec elles. Il n’est pas au-dessus d’elles, il est au milieu d’elles. Dieu est certes le Créateur, mais il est aussi celui qui se fait tout proche, Emmanuel, Dieu avec nous, celui qui est venu habiter au milieu de nous, partager notre condition humaine.
     
  2.  Le bon berger n’est pas salarié. Le soin qu’il porte a ses brebis ne s’achète pas, il est offert sans condition, ni de salaire, ni de comportement des brebis, ni d’absence de dangers. Il n’est pas présent auprès des brebis les plus grasses et les plus obéissantes, pendant les jours de beau temps et de pâturage abondant, en échange d’une rétribution suffisante. Il est là pour toutes les brebis afin que toutes deviennent grasses, il œuvre pour elles et tisse des liens de confiance. L’amour de Dieu ne s’achète pas par des prières, ni par des rites, ni par la bonne conduite, il est offert, et c’est cet amour qui nous rend meilleurs. Corollaire du non salariat : les brebis appartiennent au berger. Nous appartenons à Dieu, c’est-à-dire que nous sommes libres de toute autre appartenance : sociale, familiale, nationale, ecclésiale, libres de toute étiquette.
     
  3. Le bon berger n’envoie pas les tempêtes, les sécheresses ni le loup à ses brebis pour les mettre à l’épreuve. Par contre, il est avec ses brebis quand l’épreuve se présente, pour les guider vers une sortie possible, pour les mettre à l’abri. Dieu ne nous met pas à l’épreuve par le malheur, il nous aide à nous en relever, il nous offre un refuge, même précaire, et la promesse que la tempête ne durera pas. Et que même si elle devait nous engloutir, elle n’aurait pas le dernier mot sur notre être. Dieu poursuit son œuvre de création pour qu’un jour le monde soit tout entier son Royaume. En Jésus, le royaume de Dieu s’est approché, mais il n’est pas encore complètement établi. C’est ce que nous demandons dans la prière du Notre Père : « Que ton règne vienne ».
     
  4. Le bon berger donne sa vie pour ses brebis. Jésus subvertit totalement l’image – familière à ses auditeurs – du berger pour qui les brebis sont, directement ou indirectement, une source de richesse, en affirmant que c’est le berger qui est une source de vie pour les brebis. On peut attendre d’un berger qu’il défende ses brebis contre le loup, ou on peut déplorer qu’il ne le fasse pas, mais donner sa vie pour ses brebis, cela n’a rien de raisonnable ! Jésus nous dit qu’il est celui qui, face à un danger qui menace ce qu’il y a de plus précieux en nous, refuse la logique de la lutte meurtrière et entre dans la logique du don. De ce don, peut-être, le loup évoluera vers la brebis – pardon aux scientifiques pour cette image d’évolution non scientifiquement correcte. Peut-être sortira-t-il de son schéma de loup, pour s’ouvrir à d’autres possibles.
     
  5. Le bon berger reçoit une vie nouvelle quand il la donne. Et cette vie nouvelle lui donne d’être présent envers et contre tout, même quand il a l’air absent. Jésus de Nazareth est mort sur une croix à côté de Jérusalem il y a 2000 ans ; Jésus le Christ est présent encore aujourd’hui, pour vous, pour moi, pour Maria, Youssouf, Denise, Nathan, Christian et tant d’autres. Peut-être est-il dans cette force qui fait que Maria, dans l’épreuve de la paralysie, a retrouvé l’élan de goûter la vie autrement. Dans l’amour qui unit Youssouf et sa mère au-delà de la mort de Youssouf et dans la volonté de tant de personnes qui œuvrent pour acheminer jusqu’à lui la nourriture qui pourra le sauver. Dans la main de l’infirmier qui a tenu celle de Denise jusqu’au bout. Dans le courage de Nathan qui est allé chercher de l’aide. Dans celui de Christian qui fait de son mieux pour continuer à rêver et qui va chaque samedi distribuer des sacs de provisions avec une association de son quartier. Dans l’humanité qui pousse des hommes et des femmes à braver les lois de leurs pays et les dangers de la mer pour tenter d’éviter ces naufrages honteux. Il était de l’autre côte de la mort, pour accueillir dons son amour lumineux Youssouf, pour accueillir toutes celles et ceux qui ont péri d’avoir rêvé d’une vie moins dure.

Le Dieu dont nous parle le bon berger est un Dieu faible, un Dieu inattendu, un Dieu qui n’est pas tout-puissant, un Dieu qui soigne la vie là où elle est, un Dieu qui est compagnon de route, un Dieu nomade, qui n’est pas ici ou là, mais sur le chemin toujours déjà ailleurs quand nous croyons le saisir, présence ténue, impalpable oui, mais présence assurément.

Pour terminer, j’aimerais vous poser une question. Ça vous fait quoi d’être considérés comme des brebis, ou des moutons ? Dans notre imaginaire, ce n’est pas très très flatteur… Depuis les fameux moutons de Panurge, nos amis ovins ont une image de bêtise et d’obéissance aveugle qui leur colle à la peau ! Dans le monde où vivait Jésus, les choses étaient un peu différentes. Les brebis étaient considérées comme des richesses précieuses pour les familles, et comme un animal apprenant facilement à faire confiance, à suivre celui qui le guide vers les pâturages et les sources.

Entre le berger et ses brebis, la relation passe par la voix, nous dit Jésus. La voix, c’est en-deçà de la parole, et c’est plus intime. Vous qui nous écoutez à la radio, vous savez à quel point la voix est importante. Une voix, c’est singulier, et dans le cas du berger, c’est une voix qui appelle chaque brebis par son nom. Le mode d’être de Dieu, c’est la Parole qui appelle à être, comme le dit le magnifique poème de la création. C’est la Parole qui différencie, qui sépare, qui nomme, comme dans la Genèse encore. La voix qui appelle chacun fait de nous des êtres distincts, au lieu de nous regarder comme un troupeau indifférencié, comme un « nous » indistinct. C’est à la voix qui l’appelle par son nom que Marie a reconnu Jésus au matin de Pâques. Dire que le lien entre le berger et les brebis passe par la voix, c’est dire aussi que la relation que Dieu veut avoir avec nous n’est pas une relation de contrainte – le berger ne tient pas ses brebis en laisse – mais un appel auquel on répond en confiance – ou pas.

En utilisant cette image, Jésus ne nous appelle pas à une obéissance aveugle, mais à la responsabilité individuelle. Il nous dit à chacune, à chacun : « Je t’appelle car je t’aime et je veux te conduire sur les chemins de vie. Veux-tu me suivre ? Tu peux ne pas le faire, et alors moi je te suivrai, je serai avec toi et j’irai te chercher si tu te perds. Si tu me suis, je te nourrirai et te mettrai à l’abri, j’empêcherai les forces de mort de t’engloutir. »

Et comme le don de l’être du Christ à ce qui relève du loup donne la vie et peut faire passer le loup à la brebis, l’appel et l’érection du « je suis » de la brebis peut la conduire à devenir bergère, berger, à la manière du Christ, c’est-à-dire en étant au service de la vie, même quand plus rien ne semble possible. Nous avons en nous du loup, de la brebis, du salarié et du bon berger, de la bonne bergère. Et nous sommes appelé.e.s à devenir un peu plus bons bergers, bonnes bergères, comme Pierre et Jean qui donnent de leur être pour relever un de ces tout petits que personne ne regarde, pour mettre des mots sur cette puissance qui relève, pour expliquer, annoncer, vivre de cette Bonne Nouvelle : la vie est possible, même là où elle semble impossible !

La parabole du bon berger nous le dit à sa manière. Le poète nous le dit à la sienne :

Là où croît le péril
Chacun de nous est concerné.
Feu, guerres, attentats, montée des eaux, ouragans, maladies, discordes…
Où trouver le passage qui nous élargirait ?
Y aura-t-il de la place dans la nuit du doute
pour la parole qui relève ?
Quand tu te sens vulnérable,
Que tu n’as plus de solution,
Alors peut-être participes-tu
A cela qui va naître.
Le poème est devant nous
Comme une nuit ardente.

(Jean Lavoué)

Jésus nous dit qu’il est un bon berger, et en même temps il annonce qu’il l’est en donnant sa vie. Or un berger doit protéger ses brebis, les mettre à l’abri du danger, mais s’il meurt, comment le pourrait-il? Quel est donc ce berger étrange?
Ce texte nous est précieux, à nous qui venons deux mille ans après Jésus de Nazareth: il nous parle de la manière dont Dieu se fait encore proche de nous, ici et maintenant, malgré notre sentiment parfois d’être abandonnés.

Détails

Cathédrale Saint-Pierre, Genève
Co-célébrant
Pascal Mundler pour les lectures
Organiste
Marcello Giannini
Musiciens
Serge Ilg au chant