Vendredi-Saint, l’amour divin qui descend dans notre quotidien

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Ainsi donc, c’est bien vrai. L’innocent a été envoyé à la mort. Celui qui ne savait qu’aimer est tombé sous la violence et la haine. Ainsi donc nous devons en passer une fois de plus par le récit de la Passion. C’est l’histoire de la Bible, voilà ce que nous voudrions nous dire pour nous rassurer ; c’était il y a longtemps, loin de nous une telle horreur !
Mais en fait, ce n’est pas nous qui passons aujourd’hui une fois de plus par ces versets de l’Evangile, c’est Jésus qui passe encore et toujours au pays de la souffrance humaine. Et ce pays n’est pas forcément carré comme les images que nos écrans nous envoient de l’autre côté du globe ! Il est tout près, si près de nous. C’est le pays des sans-voix, des sans-droit, des sans-refuge. Le pays des humains oubliés, malmenés et violentés. Vendredi-Saint surgit là où vivent des NEM, ceux qui portent sur le front le sceau de « non entrée en matière ». Plus de patrie, plus de famille, plus d’accueil, plus de soutien. Le visage du Jésus de Vendredi-Saint se reflète alors soudain dans les flaques de nos rues presque borgnes par des soirs déserts où il vaut mieux se cacher qu’exister ; il se reflète dans ces taudis insalubres qui servent d’abri à ceux que l’on poursuit pour cause d’envie de vivre.
Vendredi-Saint surgit dans les homes pour personnes âgées, là où certains ont oublié le goût de la tendresse, abandonnés des leurs après une vie de travail et de don de soi. Le visage de Jésus se reflète alors aux parois dénudées de ces chambres de solitude et de pourquoi. Vendredi-Saint surgit au sortir des prisons, lorsque des hommes et des femmes essaient de retrouver une place dans la société et se heurtent au mépris et au refus permanents. Vendredi-Saint surgit dans les hôpitaux où gisent les malades incurables, où la souffrance broie les corps et les cœurs, où l’impuissance réduit l’espérance à néant. Alors le visage de Jésus se reflète dans cet abandon épuisé, dans ces soignants dépassés, dans ces regards implorants levés vers un ciel aveugle et sourd.
Vendredi-Saint se vit dans nos rues, là où le désespoir et la solitude font des ravages de colère, d’alcool et de drogue, là où l’apparence physique provoque dégoût et rejet sans appel, là où les bien-vêtus et bien-pensants ont tendance à changer de trottoir. Alors le visage de Jésus se reflète dans ces appels au secours de larmes et de violences, dans ce refus d’intégrer une société où l’amour vrai n’est plus qu’une pomme pourrie, un manteau déchiré et sans couleur.

Vous voyez, Vendredi-Saint, c’est Jésus qui passe encore et toujours au pays de la souffrance humaine. Il y passe jusqu’à en mourir parce que Dieu l’a voulu ainsi, parce que Dieu l’a permis ainsi. Pas pour payer le prix de notre péché, ça c’est une horreur, je ne peux plus l’entendre !
Jésus va jusqu’au pays de la souffrance et de la mort par amour, parce que les humains ne le peuvent pas. Ils ne savent pas, ils n’ont pas les moyens. Et pas la force non plus. Et puis nous préférons faire tout seuls ! Tout vivre sans Dieu, tout régler sans son aide ! Dieu : pas besoin ! Pourtant nous partons sans cesse à la dérive !
Alors par amour, Dieu est intervenu. Il s’est donné en son Fils, à Vendredi-Saint pour que son amour aille jusqu’au fond de la souffrance. En souffrant le martyr, le Christ a permis que l’amour de Dieu vibre jusqu’au cœur de la misère et de la souffrance humaine. Ainsi, il est présent, disponible même là où la nuit se fait totale, agressive, violente. Sa main est tendue vers nous, toujours. Vers chaque être humain, et d’abord vers tous les abandonnés, les reniés et les souffrants de la terre.

A Vendredi-Saint, Jésus entre dans le pays de la mort pour y déposer, dans les moindres recoins glacés, l’amour fou et absolu de Dieu. Il va jusque là parce que Dieu sait que la mort humaine sans lui est froide, vide et sans fond. Mais désormais le visage de Jésus se reflète à travers les larmes et l’arrachement de la mort. Dessiné tout au fond du plus grand des abandons, le visage de l’amour ouvre un demain possible malgré tout. Il amène au cœur du deuil une espérance incroyablement têtue qui peut germer en nous jusqu’à l’éclosion, à l’aurore nouvelle, au 3e jour… bientôt.
Avec Jésus-Christ, mort sur la Croix à Vendredi-Saint, l’amour descend dans nos rues et dans nos bas-fonds, il se rend au cœur de nos misères et de nos détresses, il déambule dans nos couloirs d’hôpitaux, dans les prisons et dans les maisons où le désespoir croit régner. Avec notre frère d’humanité et notre Sauveur mort sur la Croix, l’amour se rend au chevet des oubliés, des exclus et des solitaires. Et partout où il se rend, cet amour parle non seulement de résurrection possible pour un avenir lointain, mais aussi des petites résurrections possibles au quotidien, miracles de vie pour ici et maintenant.

Pour aller jusqu’au fond de la mort et y semer l’amour, il fallait la folie de Dieu, la tendresse absolue, la vie elle-même. Mais plus loin que notre honte ou notre sentiment de culpabilité, plus loin que notre envie de relire Vendredi-Saint comme une histoire de la Bible pour nous en protéger, le Christ a besoin de nous pour passer au pays de la souffrance humaine. A nous de transmettre cet amour fou, d’en parler, d’essayer de le rendre vivant. A nous d’accepter qu’il y a un seul Dieu capable de mourir d’amour pour donner la vie au monde, mais que nous, nous sommes tous capables de semer un peu de vie dans ce pays de la souffrance humaine, là où nous sommes, là où il nous est donné de vivre, de travailler, de partager et d’aimer.
Ainsi donc, c’est bien vrai, le Christ nous appelle chaque jour à vivre du pardon de Dieu, à nous relever pour faire avec lui le chemin qui va de la mort à la vie. Amen !