« Viens, Esprit Saint, guéris et réconcilie »

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Il y avait dans un village lointain du Cameroun, un homme d’une cinquantaine d’années que tout le monde avait taxé de fou. Après avoir subi un licenciement dans une entreprise de la ville dans laquelle il occupait un poste convenable, il décida de retourner dans son village d’origine. Là-bas, la reconversion paraît généralement problématique, voire même impossible. Il arrive que certains, dans cette situation, perdent complètement la tête. On dit qu’ils deviennent fous.
L’attitude de notre homme était manifestement très différente de celle de l’ensemble de la communauté et même de celle de ses congénères qui ont subi le même sort. Il vivait en déphasage avec l’esprit des populations de son village, mais réduit cependant à mendier auprès d’elles pour survivre dans un univers à la fois proche et éloigné de lui. En général, les fous de ce village étaient internés chez des guérisseurs traditionnels afin d’y être soignés pendant quelques semaines, des mois voire une année entière. Pour cet homme particulièrement, personne n’y voyait d’inconvénients qu’il restât dans sa famille.
Pourquoi donc une telle règle d’exception, alors que ses amis «déphasés» ou fous se retrouvaient physiquement en marge de la société ? La raison en était simple. Il ne représentait pas une menace réelle, à l’instar de nombreux fous enclins à la violence. Au contraire, il passait le clair de son temps à communiquer avec toutes les personnes qu’il rencontrait. Pour les uns, cet homme amusait la galerie par ses propos jugés fantaisistes et illogiques. Pour d’autres, c’était un subversif qui par moment pouvait s’en prendre aux dignitaires du village ou refaire le monde à longueur de journée.
Mais pour ceux qui prenaient le temps de l’écouter et surtout de lui donner une certaine considération, son verbe surprenait par sa profondeur, ses expressions étaient inconnues et incomprises de beaucoup, jeunes ou moins jeunes qui, s’ils le désiraient, devaient décoder les propos reçus auprès des vieillards du village trempés dans la tradition de la parole, des contes et des épopées que seule la tradition orale fait encore pérenniser. En riant, les vieillards expliquaient aux jeunes le sens des paroles de cet homme solitaire sans tellement en mesurer pour eux-mêmes la pertinence.

À Pentecôte, il y eut une telle incompréhension. Le langage de Dieu s’est retrouvé au milieu d’une population à la fois curieuse et médusée qui se demandait bien de qui l’on se moquait. N’était-ce pas une sorte de folie, cette agitation qui, soudain, se fit entendre de l’intérieur d’une maison de Jérusalem ? Ce jour-là, comme on dit en Afrique, le sage ne parlait pas à la tombée de la nuit. Il parlait en plein jour, quelques heures après l’aube.
L’apôtre Pierre intervint, en effet, pour faire taire la rumeur persistante qui avait réduit à une sorte de « folie » la manifestation de l’Esprit de Dieu. Ces gens qui parlaient en de langues différentes et dans un « vacarme » inhabituel n’étaient pas ivres. Il n’était que 9 heures du matin. À cette heure-là, logiquement, si on est encore (ou déjà) ivre, c’est qu’on est endormi ou incapable d’élever sa voix pour se faire entendre.
La folie et l’ivresse ont quelque chose de commun. Elles traduisent un mal-être qui est surtout indexé par l’autre. Folie et ivresse traduisent une attitude marginale, asociale et forcément désagréable pour des hommes normaux. Freud avait montré une certaine grandeur de la folie lorsqu’il qualifiait les grandes pensées de « paranoïas réussies ». Le problème du paranoïaque, ce n’est pas qu’il manque de cohérence, mais c’est qu’il ne s’ouvre pas à l’autre. Il ne communique pas.

La folie de Pentecôte cessait d’être cette « paranoïa » au fur et à mesure que les gens en percevaient le sens et se sentaient concernés. Chacun pouvait, dans cette grande effervescence de paroles soudaines, entendre une parole dans sa propre langue. Tout un chacun pouvait y trouver son compte, d’où que l’on vienne, Juifs, Arabes, Africains, Européens. C’était sans aucun doute un moment du donner et du recevoir où l’on pouvait parler la langue de l’autre autant que l’on pouvait entendre l’autre s’exprimer en sa langue.
La promesse de Dieu s’était ainsi réalisée. L’Esprit est venu au milieu des hommes de toute la terre. Joël prophétisait ainsi, de la part de Dieu : « Je répandrai de mon Esprit sur toute chair.» Ce don universel de Dieu entraîne une série de conséquences.

1. L’Esprit vient comme un Esprit de Rupture. Rupture avec nos limites, nos croyances, nos préjugés et nos habitudes. C’est un Esprit également subversif qui transgresse même la Loi, les catégories et qui confond les opinions. La venue de l’Esprit tourne en ridicule les barrières linguistiques, les préjugés. Cependant, comme une grande œuvre, sa folie a un sens. Loin d’être anarchique, la folie de Pentecôte porte vers le devenir. Elle exprime avec profondeur l’existence d’un lien capable d’unir les hommes, de les sortir de leurs singularités respectives et de leur accorder ce terrain où ils peuvent se parler et s’entendre l’un l’autre. Pentecôte est le début même de l’Église qui est résolument une, sainte et universelle.
Pentecôte a la pénible charge de mettre ainsi en évidence un Dieu fou d’amour, un amour qui n’aura pas de fin (1 Cor 13, 8). Et les chrétiens, ce jour-là, étaient appelés des fous. Ne le sont-ils pas encore aujourd’hui ? Le sont-ils assez ? Il faut des fous pour dire l’amour là où il y a la haine, là où il y a l’exclusion et l’intolérance, là où la peur et l’insignifiance aveuglent, là où la vérité se confond avec la force et la brutalité. Il faut des fous pour penser et montrer que la réponse au mal n’est pas le mal. L’Esprit de Dieu veut réconcilier des frères et des sœurs divisés, le puissant et le faible, le riche et le pauvre.
L’histoire de l’humanité nous révèle des raisons réelles pour lesquelles des peuples entiers n’ont aucune raison de se regarder l’un l’autre. Seule la venue de l’Esprit de Dieu peut réduire au silence une telle logique pourtant parfaite à sa façon. L’Esprit est l’Amour même, ce « lien de la perfection » qui apporte à notre monde en voie d’explosion la carte de sa rédemption.

2. Cet Esprit qui vient à nous guérit. L’amour de Dieu a basculé de notre côté tellement il est grand et que son poids est capable de le pousser jusqu’à nous. L’Esprit qui guérit est une folie que rien n’arrête. L’Esprit est ainsi l’éternelle blessure du Dieu qui aime et souffre de nous aimer. Lui qui sait ce que c’est la maladie de par sa propre souffrance, nous offre sa guérison.
« La révélation de l’amour ponctue l’Évangile jusqu’à la manifestation du cœur ouvert.» (Yves Raguin). Le cœur ouvert est un cœur blessé par l’actualité de ce monde dominé par des idéologies qui lui offrent une liberté factice. Le culte de l’argent a réduit l’être humain à un être-pour-rien, un être qui ne trouve sa vraie valeur que dans les choses. L’Esprit de Dieu nous est donné et sa mission est de transformer et donc de guérir le monde de son propre esclavage.
Autant il nous guérit dans notre être intérieur perturbé et par moment découragé de porter la folie divine, autant Il guérit nos structures qui, à de degrés différents, entretiennent un ordre politique et économique dominant qui se nourrit massivement de l’injustice. L’intérêt pour les souffrants ne doit pas être une simple option de l’Église, il doit être pour l’Église un souci permanent, honnête et réel.
La guérison de Dieu se veut radicale en ce sens qu’elle touche la créature dans son ensemble, la délivre du pouvoir de la mort. Comme le Christ lui-même a vaincu les forces des ténèbres. La maladie, les souffrances de quelque nature que ce soit, la haine, la mort même n’auront jamais le dernier mot. L’Esprit de Dieu nous ouvre une espérance présente et future.

3. L’Esprit réconcilie. Il ne s’agit plus, à partir de Pentecôte, d’un Esprit qui planerait sur les eaux comme à la fondation du monde. N’enfermons pas l’Esprit dans nos quatre murs, dans nos lois, nos catégories et dans nos conceptions d’Église, allons à la réconciliation avec d’autres, allons à l’unité afin que tout un chacun témoigne de l’amour dont le Père nous a fait don en nous donnant nous-mêmes.
L’Esprit nous guérit d’une spiritualité égocentrique qui ne parle que sa propre langue pour une spiritualité éclatée qui écoute la joie et la souffrance de l’autre.
Cet Esprit de Pentecôte se révèle comme le lien de l’homme souffrant de plus en plus d’un manque de vigueur spirituelle à Dieu. L’Esprit nous réconcilie avec Dieu, avec nous-mêmes et avec nos semblables. C’est grâce à la venue de l’Esprit que jeunes, vieillards et serviteurs peuvent être tous appelés prophètes. La prophétie est donnée à chacun en tant que don de révéler l’amour du Dieu Créateur. Jésus nous a montré l’exemple parfait d’une mission prophétique dans son engagement et son dévouement total.

La plus grande contribution que nous pouvons apporter nous-mêmes au monde est de nous laisser habiter par cet Esprit qui guérit et qui réconcilie. Ainsi, au-delà de nous-mêmes, Dieu se manifestera comme Amour et don total pour notre monde blessé. L’Amour de Dieu est un vaste programme qui requiert notre humilité, qui travaille nos maladresses quotidiennes et qui nous ouvre l’avenir.

Amen !

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Détails

Intervenants
Organiste
Alice Rosselet
Musiciens
Didier Barth et Alain Nicod, guitares; Dominique Barth, flûte à bec