La vérité n'existe pas...

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Ne me dites pas que la vérité n'existe pas ! Même si, comme le dit la sagesse populaire : toute vérité n'est pas bonne à dire. On dit vivre une époque de fous dans laquelle tout semble aller vite ou mal… ou encore vite et mal !
Alors oui, je crois que la vérité existe, elle est celle qui me fait dire qu'en tout premier, il faut cadrer, obliger et se mettre en position de force face à tous ceux qui nous sont confiés. Ainsi nous protégerons les acquis accumulés au cours de siècles. Oui la vérité existe : elle me fait dire que c'est seulement quand j'ai atteint une position de force et de gagnant que je peux parlementer en toute sécurité.
Il faut donc quelqu'un en qui avoir confiance, quelqu'un qui éduque "main de fer dans un gant de velours".
L'éducation ça doit être rigide. Seul système de commandement possible : la carotte et le bâton. Cela va permettre à chacun de vivre en paix avec les autres. Il faut donc quelqu'un qui commande; en éducation il ne s'agit pas tant de former l'autre, mais plutôt de lui apprendre à obéir, à s'intégrer, à faire comme nous !

Guillaume Tell (surgit du public, monte sur la scène, pousse et prend la place du prédicateur devant le micro) :
Vous voulez un homme à l'écoute du peuple ! Je suis issu du peuple. Dans mon passé, je me suis battu contre le pouvoir que représentait le bailli Gessler. J'ai lutté avec mes frères pour conserver notre liberté. Puisqu'il vous faut un leader, je suis prêt, au nom de tous, à relever le défi que représente cette tâche ! Je vous promets de sauvegarder les intérêts de notre peuple, nos traditions et nos coutumes transmises par nos ancêtres. Vous voulez un avenir qui vient du passé ? Votez Guillaume ! Tel est mon nom !

Pestalozzi (appuyé contre sa statue) : Je ne suis pas d'accord !

GT : Qui êtes-vous ?

Pestalozzi, (en s'avançant vers la scène) :
La statue ! Je suis Johan Heinrich Pestalozzi, cette place porte mon nom et je ne suis pas d'accord avec vous, celui qui vient de parler. Il n'a pas entièrement raison. Il ne faut pas commander et imposer : il faut éduquer.
L'éducation, c'est l'émancipation. Avec moi, vous apprendrez où vous irez, pourquoi, avec qui, comment et de où ! Le savoir est forgé par l'expérience ! L'expérience se construit dans les réussites et les échecs. Tout cela découle de la vie. C'est pourquoi il est important d'oser poser des actes et d'ensuite pouvoir les analyser, en faire quelque chose, apprendre, progresser, grandir ! N'est-ce pas à ça que se résume toute vie ? Avoir raison, c'est choisir de se guider en raisonnant !

Nicolas de Flüe (dans une extrémité de la scène depuis quelques instants) :
Paix sur vous ! Je suis Nicolas de Flüe, votre frère en Christ. Demandez, et l'on vous répondra; frappez, et l'on vous ouvrira. Si vous avez la sagesse de me demander conseil, je saurai vous guider dans vos décisions. Mais je n'ai pas l'ambition de vous diriger : Ma vie est faite de silence et de contemplation, et je souhaite avant tout l'accorder au projet de Dieu. Je ne peux que vous inviter à en faire de même. De plus, je ne pense pas avoir les compétences suffisantes pour vous conduire; je ne suis pas un vrai leader. Je ne suis qu'un serviteur de Dieu, mais je vous aiderai, n'ayez crainte. Je prierai pour vous !

Calvin (qui s'était assis sur le coin de la scène, applaudit ironiquement et se moque) :
Bravo de Flüe! C'est faire fi de la Réformation. Moi, Calvin, je vous dis que l'absence de dirigeants est une opportunité inespérée de révolutionner le système. Nos relations doivent être redéfinies. Nous avons l'occasion de tout reprendre à zéro et de faire de ce monde un exemple pour l'extérieur. Plus point de faste, plus point de luxe ! Tout cela ne sert à rien ! Laissez-moi reprendre l'avenir de cette terre et je vais vous le transformer ! Elle sera un idéal que beaucoup envieront ! Un jardin d'Eden recréé ! Un paradis révolutionnaire ! Une utopie enfin réalisée !

Narrateur : Stop ! La vérité n'existe pas puisque quand je vous entends j'ai l'impression d'en entendre quatre, plus la mienne. Cinq vérités pour cinq personnes cela fait beaucoup trop.
Alors essayons de définir notre essentiel autrement. C'est comme si nous étions sur un bateau. Un très beau bateau sur lequel prennent place, subrepticement, quelques clandestins. Dans leur quête d'un havre de paix ils auraient l'impression d'être bien tombés alors quelle vérité aurions-nous à leur …

Tell ( interrompant les acteurs ou le narrateur) :
Ces hommes représentent des menaces pour notre navire ! On ne sait jamais. Armons-nous ! Mieux vaut prévenir que guérir !

Pestalozzi : (montant sur un escabeau et faisant signe aux trois clandestins qui s'étaient postés devant la scène)
Mais quel manque de savoir-vivre ! Venez messieurs…

Tell (apostrophant Pestalozzi) :
Avant que vous n'entrepreniez quoi que ce soit, je pense qu'il est possible d'obtenir quelques explications sur votre présence ici ?

Pestalozzi (face au public et le prenant à témoin) :
Mais bien sûr que c'est possible, mais est-ce une raison pour traiter ainsi des êtres humains ?

Tell (s'adressant aux clandestins) :
Et vous croyez, parce que dans votre pays tout va mal, pouvoir venir comme les mouettes manger du pain dans notre main. Nous ne pouvons pas accueillir ainsi toutes les personnes qui le désirent ! Vous croyez que…

Calvin( nerveux depuis un moment, interrompt Tell) :
Mais que dites-vous là ? Il ne s'agit pas d'accueillir tout le monde, il s'agit d'accueillir trois personnes !

Pestalozzi (au public) :
Et où est notre envie de partage? Nous avons ici une nouvelle culture, de nouvelles racines ! Quelle formidable occasion d'apprentissage !



Tell :
Vous savez ce que j'en ai à faire moi, d'apprendre ? Mais il y aurait bien un peu de travail… dans la salle des machines ! Mais on ne peut pas payer pour cela !

Calvin (lève le doigt et pérore face à l'assemblée) :
Nous nous chargerons de légaliser les clandestins ! Nos priorités sont basées sur la valeur de l'être humain !

Tell :
Nous aussi, nos valeurs sont basées sur la valeur de l'être humain ! Nous ! En qualité d'êtres humains !

Pestalozzi :
Mais c'est pas possible ! Vous êtes vraiment à côté de la plaque depuis le début !

Tell :
Ah oui ? On est à côté de la plaque ? Tu te fous de qui, avec tes traités de philosophie à deux balles ? C'est pas le nez dans tes bouquins que tu vas faire avancer le bateau ! Pédagogue raté !

Calvin :
Quand on est un roi du tir qui refuse systématiquement de porter le chapeau et qu'on a peur des barques, on se la ferme !

De Flüe :
Messieurs ! S'il vous plaît ! Un peu de calme ! Vous vous chamaillez pour des futilités ! Vous partez dans tous les sens pour éviter la question fondamentale ! Vous êtes-vous posé la question du but de notre voyage ? De notre objectif final ? De notre destination suprême ?
Vous tous savez assez en quoi et en qui je crois ! J'ai l'air d'un vieil ermite passif et renfermé, mais je serais prêt à me battre pour que certains puissent exprimer leurs idées. Nous devrions prendre calmement des décisions réfléchies. Ecouter les autres. Argumenter rationnellement. Depuis le début, vous cherchez à tirer la couverture à votre propre profit. Il n'y a pas de volonté commune, de destination commune.
Si l'homme cessait de se prendre pour le centre de son monde, alors peut-être, peut-être que les choses pourraient évoluer ! Si vous réussissiez à vous mettre d'accord sur un objectif commun, peut-être que le débat tout comme le bateau pourraient avancer. La solution est dans vos mains et dans vos cœurs !

Les acteurs s'asseyent et se figent…

Nous voilà bien avancés dans cette recherche de la vérité. Nos acteurs se sont figés et face au trouble qui s'est emparé de nos esprits, retournons aux textes de la Bible entendus tout à l'heure. Recherchons cet élément de réponse qui nous permettrait d'être adéquats dans ce que nous affirmons face à tous ceux qui nous voient et nous entendent, qu'ils soient de la rue ou du château.
Tenté par Dieu, faudrait-il, à l'image de Saül, premier roi de l'histoire d'Israël, comploter et trahir afin de protéger la pureté de sa lignée en tentant d'éliminer tout ce qui peut détruire son pouvoir et sa fonction établis ?
Faudrait-il, à l'image de du prince Jonathan mettre l'amitié envers David et le respect dû à son père au même niveau, au risque de déplaire à l'un ou à l'autre tout en les aimant ? Ou encore faudrait-il être la passive fille du roi qui, amoureuse de David et silencieuse devant son père, reste dépendante du choix du vainqueur ?
Pour terminer faudrait-il être ce David l'homme fidèle du roi qui a besoin d'être efficace et de remplir ses missions ?
Quatre personnes, toutes sincères. La vérité sera ailleurs, Dieu leur parle là où ils sont le plus fragile : dans leurs émotions et David sera le nouveau roi d'Israël. Me reste le goût de toutes ces fois ou moi, ou toi, ou nous, au nom d'une certaine intégrité, complotons sans scrupules pour conserver nos acquis. Me reste le goût amer de toutes ces fois, quand la ferveur première s'est éteinte et que la tiédeur s'est installée; quand, proches de l'Eglise, d'Ephèse, nous ne défendons plus grand-chose.
Aujourd'hui nous voulons le dire et le proclamer : La vérité n'existe pas ! du moins pas la nôtre ! Pas la nôtre : à l'image de cette confrontation entre Jésus et les Pharisiens. Pas la nôtre quand face aux affamés de quelque chose nous invoquons parfois des lois par trop figées afin de nous protéger et de les exclure. Pas la nôtre quand nous réservons à une élite mondiale le droit de faire bombance sans partager avec les plus démunis. Et pourtant il faut un cadre, un dénominateur commun qui nous permette de vivre et de nous supporter.

Dans le bateau de nos amis, devant chaque hublot, à chaque pont, il y avait un paysage différent :
§ À bâbord, c'est de l'eau à perte de vue. Ceux qui étaient tout en bas voyaient les poissons; ceux qui étaient tout en haut voyaient les îles qui se découpaient loin à l'horizon.
§ À tribord, c'était le rivage. Les hublots de l'étrave dévoilaient la plage vierge de sable blanc lors que ceux de la poupe étaient face au port et au village.
Chacun, à chaque hublot, pouvait décrire sa vérité visuelle et avait le droit de la défendre. C'était ce qu'il voyait et c'est en cela qu'il croyait. Mais cela restait à notre niveau, à notre horizontalité terrestre. Guillaume Tell avait raison, mais Pestalozzi aussi. Calvin et Nicolas de Fluë itou.

"Il y a ici plus grand que le Temple", avait dit le Christ aux Pharisiens. Il y a plus grand que toutes nos certitudes. Ce qu'il nous faut c'est quitter nos visions restreintes et rencontrer, dans la coursive, tous ces voyageurs avec qui nous vivons sur terre. Les rencontrer et partager de part et d'autre ce qui nous unit dans le respect et le non-jugement. Mais comme c'est difficile ! Comme il est plus facile de se crisper derrière lois et cadres pour se protéger, défendre ce que l'on croit être à nous et rejeter le différent.
"Il y a ici plus grand que le Temple", avait dit le Christ aux Pharisiens. Dans la tension paradoxale des lois et des pouvoirs qui asservissent parfois l'homme, plutôt que de le libérer souvenons-nous qu'il y a plus grand que ce que nous défendons. Il y a plus grand que tout ce que nous croyons posséder pour toujours en acquis sociaux ou en richesse. C'est ce plus grand que nous devons défendre. C'est ce plus grand que nous devons défendre.
"Il y a ici plus grand que le Temple", avait dit le Christ aux Pharisiens. Avec sincérité (et c'est la seule vérité que nous pouvons définitivement affirmer) nous croyons que Dieu nous parle au cœur même de ce qui nous rend fragile : nos émotions. C'est dans nos peurs, nos tristesses, nos colères ou nos joies que l'essentiel peut naître; quand, plutôt que de fustiger notre vis-à-vis nous nous forçons à l'aimer tel qu'il est.
"Il y a ici plus grand que le Temple", avait dit le Christ aux Pharisiens. La vérité est ailleurs et la seule que nous pouvons défendre n'est pas de nous mais de Dieu, de notre Dieu qui dit à tout homme : "Je t'aime comme tu es et sans condition."
Que Dieu aide chacun de nous à pouvoir le dire et le vivre en plein respect mutuel. C'est du moins ce que nous essayons de vivre dans l'aumônerie de rue avec ceux que nous rencontrons.
"Je t'aime comme tu es, et sans conditions..."

Amen !

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Avec la participation de
avec la collaboration des membres du CAJO
Orgue
Nicolas Gerber
Musique
Laétitia André, flûte; Josué Grisel, guitare