Le courage d'être

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«Car à tout homme qui a, l'on donnera davantage; mais à celui qui n'a rien, on enlèvera même le peu qu'il a». Le verset 29 du chapitre 25 de l'évangile de Matthieu pourrait être fort mal compris dans le pays de Neuchâtel secoué par l'annonce d'une suppression d'emploi de 150 postes de travail. Une lecture superficielle de ce verset pourrait cautionner toutes les mesures de restructuration entreprises dans notre pays. Mais contrairement aux apparences cette parole du Christ ne parle pas d'économie. Elle nous invite à ne pas oublier le sens profond de notre vie, surtout en temps de crise, en ces jours difficiles où nous sommes de tout cœur avec les personnes qui vont perdre leur emploi. En ce temps de grandes difficultés économiques, nous vivons une sorte de fin du monde et le passage de Saint Matthieu nous parle de la fin du monde. En cette fin de l'année ecclésiastique — la nouvelle année ecclésiastique commençant avec le temps de l'Avent — la tradition chrétienne nous invite à réfléchir à des textes bibliques en relation avec la fin des temps, avec le jugement dernier. Certes, cet énoncé de la foi chrétienne peut poser problème. En effet, que signifie pour nous le jugement dernier ? Quels sentiments provoque-t-il en nous ? — Pour mieux comprendre ce que signifie ce jugement dernier, je vous invite à vous poser une question qui souvent nous tracasse et qui est la suivante : avons-nous le sentiment d'avoir réussi ou d'avoir raté notre vie, quel bilan faisons-nous en la regardant ? Quelle valeur aura-t-elle ? — C'est vrai que des personnes qui ont perdu leur emploi doivent porter en elles le sentiment d'avoir raté une bonne partie de leur existence. — En nous questionnant ainsi nous saisissons un peu mieux le sens de ce qu'on appelle le jugement dernier, nous en comprenons mieux sa signification.
Or, le troisième serviteur de la parabole en enterrant ses cent pièces d'or fait une éclatante démonstration de l'échec de sa vie. De toute évidence il a raté sa vie, tandis que les deux autres serviteurs, assez brillants au demeurant, ne font qu'illustrer, dans la parabole, la précarité du troisième, le seul qui nous intéresse ce matin.

Rater sa vie, une préoccupation qui est celle de beaucoup de monde en ce temps de crise. Rater sa carrière professionnelle, rater sa vie de famille, rater l'éducation de ses enfants. Des rêves s'évanouissent, des projets ne se réalisent pas, notre besoin d'être aimé et d'aimer ne trouve pas d'écho. Ces échecs nous obsèdent. Ils nous tourmentent, ils nous angoissent. Alors nous sommes tentés d'agir comme le troisième serviteur : creuser un trou et cacher la somme d'argent qui nous est confiée. Ne prendre aucun risque, être prudent, très prudent !
A l'époque cent pièces d'or valaient environ Fr. 6000.-, une somme considérable. Le premier en reçoit cinq cent pièces d'or, le deuxième deux cents, le troisième, notre serviteur, en reçoit cent, chacun selon ses capacités. Mais attention, Matthieu ne fait pas de fausse comparaison entre celui qui reçoit peu et les autres qui reçoivent plus. Le problème n'est pas là. La question est de savoir ce que nous faisons des dons reçus, à savoir tous les dons que nous avons reçus, affectifs, intellectuels, sociaux, religieux, physiques. Que faisons-nous de ces dons de Dieu ? Ces dons de la création de Dieu que nous portons en nous-mêmes ? Les vivons-nous ou les cachons-nous ?
En fait, qu'est-ce qui domine dans notre vie ? La peur ou la confiance en Dieu ? — Il est vrai, en ces temps difficiles et même dramatiques pour certains, la peur l'emporte souvent. On se terre, on se cache, on attend anxieusement la prochaine tempête qui risque de tout démolir. — Et en fin de compte, n'était-elle pas un peu facile à dire cette parabole au temps de Jésus ? Bien loin des problèmes que beaucoup d'entre nous connaissent ? Cependant, il faut le souligner, la condition du disciple du temps de Matthieu était pire que la condition de beaucoup aujourd'hui. L'évangile de Matthieu a été écrit en temps de crise, nullement à une époque où tout allait bien. Et dans ce temps de crise l'évangile de Matthieu nous dit : «Ne restez pas dans votre trou, ayez courage, osez !» — Oser, alors que la peur paralyse.
On me dira avec raison que la peur ne se commande pas, qu'elle ne se laisse pas chasser d'un geste de la main, que même une fois partie, elle revient volontiers dans des lieux autrefois habités par elle. Souvent la peur est plus têtue que les meilleures volontés engagées contre elle. La peur a le pouvoir de nous faire rater notre vie, de nous obliger à rester dans notre trou.
Dans le livre des Actes le récit du sauvetage de Saul à Damas d'où il peut s'enfuir au moyen d'une corbeille descendue le long des murailles de la ville, nous rappelle que Dieu nous sauve des situations les plus inextricables. Pour chacune et chacun de nous une corbeille nous attend. Alors faisons-lui confiance, ne nous mettons pas dans un trou ! — Mettons notre confiance en Dieu, appuyons-nous sur Dieu notre rocher ! Au nom de Dieu, osons !

Quand j'étais jeune, la religion enseignée à l'époque était censée freiner les élans de la vie, être chrétien signifiait être un éternel hésitant. Sans doute à l'époque cette manière de présenter la foi chrétienne faisait fuir passablement de monde. Plus tard le ton a changé, plus particulièrement quand le célèbre théologien américain Paul Tillich a publié un petit ouvrage qui sera traduit en français et dont le titre est tout un vaste programme. Il s'intitule : «Le courage d'être» — Le courage d'être ! Voilà à quoi nous invite la parabole des pièces d'or enterrées, au courage d'être ! — Aller de l'avant grâce à Dieu, qui nous libère de la peur. Il nous permet de construire notre avenir, même dans un monde difficile, en attendant le Royaume des Cieux…
Le courage d'être est le fruit de notre attachement au Christ, il est un cadeau grâce auquel nous affrontons les difficultés de notre vie. Il est cette corbeille qui nous sauve. Le courage qui nous permet d'avancer malgré tout ce qui nous arrive. «L'important étant moins ce qui nous arrive, mais ce que nous faisons de ce qui nous arrive».
Non, la foi chrétienne ne nous enferme pas dans un trou, elle nous fait tenir debout. Réussir sa vie, c'est la vivre en toutes circonstances dans la proximité de Dieu.

Détails

Intervenants
Organiste
Josette Barbezat
Musiciens
Sandra Barbezat, hautbois