Parfum de Dieu !

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Vous êtes-vous jamais demandé si la connaissance de Dieu, voire le Christ lui-même, pouvait avoir une odeur ? C'est pourtant ce que l'apôtre Paul donnait à entendre. Il n'hésitait pas à parler du "parfum de la connaissance de Dieu", de la "bonne odeur de Christ". Alors, de quel parfum spécifique, de quelle odeur particulière peut-il bien s'agir ? Ce matin, en entrant dans ce temple de Saint-Etienne, je n'ai pas humé d'effluves particuliers - pas davantage en tout cas que si je m'étais trouvé devant mon poste de radio. Pasteur, je puis tout au plus me souvenir de l'atmosphère confinée de certaines sacristies mal aérées, où flottaient des relents de moisi. Mais il ne m'est jamais venu à l'idée que ces remugles puissent évoquer le Christ ou la connaissance de Dieu !

En ce temps de l'Avent, en revanche, quasi à la veille de Noël, nos maisons, nos temples, nos rues commencent à être traversées de senteurs qui, elles, sont susceptibles d'évoquer en nous bien des choses en relation avec la foi chrétienne. Je veux parler de l'arôme de cannelle des petites pâtisseries caractéristiques de ce moment-ci de l'année, et de l'odeur conjuguée des bougies et des branches de sapin qui commencent à brûler. Elle est si liée à des souvenirs profondément inscrits en moi que j'ai parfois l'impression de percevoir cette odeur comme par défaut, même quand le sapin est de plastique et que les bougies sont remplacées par des ampoules électriques. Serait-ce alors cela, l'odeur de Christ ?

Le texte du prophète Esaïe dont nous avons entendu tout à l'heure la lecture nous rappelait en tout cas que pour "porter la bonne nouvelle aux pauvres", le messie, le Christ, a été "oint par Dieu. " Oint, c'est-à-dire parfumé de l'Esprit de Dieu. Le Christ est un parfumé. Les chrétiens des rites orientaux en sont si persuadés qu'ils ne conçoivent pas de culte qui ne soit imprégné des fortes senteurs de l'encens. Les protestants, eux, semblent préférer ramener ce parfum du Christ aux mesures de l'hygiène moderne et, en Suisse en tout cas, ils aiment que leurs lieux de culte dégagent une odeur de "propre en ordre". Qui a raison ?

Pour savoir quel parfum se dégage de la connaissance de Dieu, il faudrait savoir quelle était l'odeur de Jésus lui-même. Quels effluves pouvaient donc bien se dégager de sa personne, parmi les gens qu'il côtoyait : les pauvres, les malades, les riches, les joueurs, les flambeuses ? Le contraste était-il aussi violent qu'entre les fragrances de luxe dont nous cherchons à auréoler artificiellement nos fêtes et les odeurs âcres et accablantes de la pauvreté si réelle qui nous entoure ? L'odeur de Jésus n'était-elle pas plutôt un parfum capable de rendre cette pauvreté aimable, de faire aimer tous ces malades, ces isolés, ces naufragés de l'économie que nos parfums de fête tiennent toujours trop à l'écart ?

Le Christ, la connaissance de Dieu dégagent à coup sûr un parfum, mais un parfum dont nous ne savons absolument rien sur le plan technique. Le plus habile des parfumeurs serait bien en peine d'en retrouver la formule. Dieu seul la connaît, lui seul est capable d'en réaliser la synthèse. Nous en savons cependant deux choses qui sont essentielles : c'est un parfum qui colle à notre personne, et son arôme est odeur de vie pour les uns, exhalaison de mort pour les autres.

" Vous êtes la bonne odeur de Christ", écrivait l'apôtre Paul. Il s'adressait à des chrétiens, à des croyants. Nous ne le sommes pas tous, ou ne le sommes plus, ou ne le sommes qu'à demi. Cette senteur du Christ n'en colle pas moins à notre personne, très profondément. "Tous les enfants de la planète recherchent Dieu", titrait au début de ce mois l'un de nos quotidiens. Et l'un des responsables du secteur enfance dans l'Eglise vaudoise répondait ainsi à une question de journaliste : "C'est une évidence pour tous ceux qui s'occupent d'enfants. Très tôt ils ont le sens du sacré. Ils sont confusément à la recherche de quelque chose qui les dépasse, même si leurs parents sont incroyants ou s'imaginent l'être" (R. Schweitzer, selon 24Heures du 7 décembre 1993). Ce que nous pourrions aussi exprimer ainsi : les enfants sont doués par nature d'un sens intérieur qui les renvoie à Dieu, qui les met en mesure de percevoir, ou du moins de pressentir la bonne odeur du Christ.

L'odorat est en nous l'un des sens les plus subtils et les plus chargés de souvenirs intimes et personnels. Certains de ces souvenirs olfactifs sont parfaitement prosaïques, d'autres touchent à des choses qui nous tiennent très à cœur, qui portent sur le sens même de notre vie. Les spécialistes prétendent par exemple que, pendant les deux ou trois jours qui suivent immédiatement la naissance, une mère est capable de reconnaître sans risque d'erreur son nouveau-né entre plusieurs, cela uniquement à l'odorat. Ou bien nous nous souvenons de l'odeur qui régnait dans la chambre quand un être très proche, un père, un époux, un enfant s'est trouvé entre la vie et la mort.

De même l'odeur du Christ touche en nous à des couches très profondes de notre sensibilité. La faculté de percevoir cette odeur du Christ, d'avoir nos sens éveillés par elle, est là, même si nous ne nous en apercevons pas ou que nous refusons d'en prendre conscience. Cette odeur-là du Christ peut n'avoir rien ou pas grand-chose de commun avec les effluves qui flottent parmi les gens de religion. Jésus d'ailleurs se moquait bien de ce que scribes et pharisiens pouvaient en penser. Mais elle est là, pour ainsi dire potentiellement. L'Evangile, à commencer par l'Evangile de Noël, n'aurait pas de raison d'être, il ne serait pas bonne nouvelle, s'il ne venait correspondre à des attentes profondes de notre nature, si son parfum ne venait combler les intuitions originelles de notre odorat spirituel.

L'odeur de Christ, le parfum de la connaissance de Dieu, collent donc à notre personne - et simultanément cette odeur est odeur de mort pour les uns, de vie pour les autres. Cette affirmation de l'apôtre Paul, je l'avoue, me donne du fil à retordre. Ce n'est évidemment pas l'odeur de vie qui, ici, fait difficulté, mais celle de mort, surtout dans cette période de l'Avent et bientôt de Noël. Le rituel social veut qu'à ce moment-là de l'année, les Eglises aient à l'adresse de tous un message de paix, d'espérance et d'amour, et non une parole de mort. Il n'empêche que des gens meurent aussi à Noël. A Noël, des gens meurent d'abandon, de solitude et de faim, d'autres de désespoir et de honte. Pour ceux-là, il faut que la présence chrétienne dans le monde soit "odeur de vie conduisant à la vie". Si elle ne l'est pas, elle doit le devenir. Je vais y revenir.

Mais l'odeur de mort ? Noël, "odeur de mort conduisant à la mort" ? Cette expression se rapproche de toutes celles qui, dans la Bible, nous hérissent aussi, quand les prophètes ou Jésus lui-même affirmaient en substance que plus on annonce l'amour et le pardon de Dieu, plus les cœurs s'endurcissent. Les douces senteurs de l'Evangile et de Noël n'aboutiraient-elles dans certains cas, peut-être le mien, qu'à un résultat inverse de celui qu'on croyait devoir en attendre ? Ne réussiraient-elles qu'à enfoncer dans la mort, ou du moins dans le morbide, là où l'on croyait trouver un certain apaisement de l'existence ?

Pour nous rendre à cette curieuse et surprenante raison de Dieu, je vais me contenter d'une seule indication. Chacun ensuite, pourra prolonger à sa manière sa méditation sur ce point. Le rituel social, ai-je dit tout à l'heure exige qu'à Noël les senteurs de la rue, des magasins, de nos demeures mêmes, véhiculent des arômes de bienveillance et de pacification entre les hommes. Nombre de ces effluves, hélas, ont une saveur si artificielle qu'il faut vouloir être dupé pour s'y laisser prendre. Il arrive en revanche que tel ou tel de ces parfums touche en nous quelque chose de très profond, qu'il éveille le souvenir d'un appel, d'une vocation, qu'il ouvre devant nous la perspective d'un service ou même d'un changement de vie. Mais le vertige alors nous prend. L'odeur nous semble trop forte, trop exigeante, trop bousculante. De peur d'y donner suite trop résolument, ou trop radicalement, nous préférons nous boucher le nez, nous enferrer dans notre statu quo. La vie, une autre qualité de vie, une vie selon l'esprit du Christ s'ouvrait devant nous, mais cet effluve de vie s'est mué en son contraire, en odeur de mort conduisant à la mort. Parfois, hélas, nos communautés chrétiennes, exhalent-elles aussi de telles senteurs de cadavres.

La bonne nouvelle de ce matin, l'Evangile de toujours, n'en reste pas moins que le Christ en nous, parmi nous, avec nous, est odeur de vie conduisant à la vie. Gardons-nous d'en faire une possession ou un devoir. Ce parfum de Dieu, encore une fois, ne nous appartient pas. Nul d'entre nous n'en détient le secret et nul ne peut le contrefaire. Nous pouvons seulement le recevoir comme une grâce, mais aussi comme une invitation pressante, comme un appel - un appel à vivre et à donner le goût de vivre, donc un appel à aimer, à partager, à pardonner, à prier. Mais n'en faisons pas un devoir, je veux dire une de ces obligations pédantes qui, si souvent, conduisent les chrétiens à se comporter comme si, jusque dans leurs entreprises les plus charitables et les plus désintéressées, ils ne pouvaient s'empêcher de faire la leçon à leur prochain. Ils se mettent alors, je me mets avec eux à puer la bigoterie - odeur de mort qui conduit à la mort.

La bonne odeur de Christ, mais pour Dieu. Paul ne l'a pas indiqué pour rien. Elle n'est pas et ne doit pas être de notre part un parfum destiné à convaincre autrui de notre bon choix. C'est une senteur pour la seule gloire de Dieu, pour le plaisir et la jouissance de Dieu. Un parfum fait pour réjouir Dieu. C'est bien pourquoi Jésus, dans le Sermon sur la Montagne, recommandait tellement à ceux qui jeûnent, donc à ceux qui prient, à ceux qui s'inscrivent à sa suite, à ceux qui fêtent Noël, à ceux qui veulent prier, communier, partager, aider, de se parfumer. Appartenir à Christ, c'est participer à une fête. C'est s'asperger d'un parfum de fête. Tu veux avoir un Noël vraiment chrétien ? Parfume-toi de cette senteur du Christ qui réjouit Dieu.

Amen.

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Détails

Avec la participation de
Orgue
Micheline Tschanz
Musique
Suzanne d'Andiran, cantatrice, Théo Gafner, flûte traversière

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