Chronique d'une mort annoncée

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Théologien et philosophe, ou philosophe et théologien: selon le contexte et les humeurs, l'ordre peut changer, mais il subsiste une volonté de synthèse nourrie par la conviction que les deux approches sont nécessairement complémentaires et aussi indispensables l'une que l'autre. Dans ce blog, je m'intéresse tout particulièrement aux questions éthiques, tout en trahissant au détour d'une réflexion mon amour pour la musique, la littérature ou l'art. Souvent actif en Allemagne, et tout spécialement à Iéna et Erfurt en Thüringen (la patrie de Bach, mais aussi de Luther), j'en donne parfois des échos en abordant l'actualité allemande.

Soumis par Jean-Marc Tétaz le dim 28.06.2020 - 22:41

Chronique d’une mort annoncée

 

 

La conférence des évêques allemands vient de publier le chiffre : en 2019, 272'771 personnes ont déclaré quitter l’Église catholique ; chez les protestants, le nombre de départs est presque identique : à peu près 270'000 personnes. Soit au total plus d’un demi-million de personnes. En huit ans, l’Église catholique a perdu presque deux millions de membres ; les chiffres sont du même ordre pour l’Église protestante. Catholiques et protestants réunis comptent encore environ 43 millions de membres (22,7 millions de catholiques ; 20,8 millions de protestants) sur une population globale d’un peu plus 83 millions d’habitants. C’est à peine plus de la moitié de la population. Dans le pays de la Réforme, moins de 25% de la population est encore membre d’une Église protestante affiliée à l’EKD (Evangelische Kirche in Deutschland, c’est-à-dire Église protestante en Allemagne, l’équivalent allemand de l’ERS). Comme dans tant d’autres pays occidentaux, le groupe des « sans confession » y est de loin le plus nombreux, puisqu’il rassemble près de 32 millions de personnes.

Les chiffres allemands sont très précis parce que les membres des Églises protestantes et catholiques y paient un impôt ecclésiastique. Cela implique la tenue de registres fiscaux et la mise en place de procédures administratives pour ceux qui entendent quitter l’Église dont ils sont membres. Pour la Suisse en général et le Canton de Vaud en particulier, on ne dispose pas de chiffres aussi précis, vu la diversité des régimes financiers auxquels sont soumises les Églises cantonales. Mais tous les indicateurs sociologiques dont nous disposons vont dans le même sens : une érosion lente, mais irréversible, des Églises historiques, que la croissance marginale des communautés évangéliques et des Églises issues de l’immigration ne saurait compenser. En Allemagne comme en Suisse, le phénomène s’accélère : en Allemagne, le nombre de personnes quittant les Églises a augmenté de 20% entre 2018 et 2019 sans que des scandales particuliers n’expliquent cette évolution.

Les données statistiques concernant le nombre des personnes membres des Églises sont corroborées par tous les autres indicateurs : nombre des services funèbres, des mariages, des baptêmes ; fréquentation du culte de l’enfance et du catéchisme, mais aussi difficulté croissante à recruter les membres des différents organes ecclésiastiques. Comme si souvent, les scandales et les conflits sont la conséquence de cette érosion bien davantage que sa cause : ils rendent visible le délitement croissant d’une institution qui jouait jadis un rôle central dans la société et qui se retrouve marginalisée sans parvenir à s’adapter à cette nouvelle situation. Entre les abus sexuels et les jeux de pouvoir d’autant plus grotesques que ce pouvoir est devenu plus ténu et ne confère plus guère à ceux qui croient encore le détenir le capital social dont ils pouvaient profiter il y a encore quelques décennies, les Eglises réformées de Suisse ont donné d’elles une image particulièrement affligeante ces dernières semaines.

La catastrophe dont Gottfried Locher a été le pitoyable héros signe l’échec d’une tentative trop personnelle pour établir une sorte d’avatar réformé des évêques catholiques. Faute de disposer d’un charisme de fonction, son titulaire aurait dû jouir d’un charisme personnel lui conférant cette autorité naturelle capable de suppléer à la faiblesse d’une fonction qui ne consiste qu’à présider un conseil formés d’illustres inconnus. Tâche évidemment impossible pour qui traîne derrière lui une réputation de coureurs de jupons (même si rares sont les dames à porter encore cette pièce vestimentaire) et de machiste impénitent. Le style militaire du titulaire ne faisait qu’aggraver la chose. Depuis la votation du 29 novembre 1989, qui a vu presque 35% des votants se prononcer pour la suppression de l’armée, rares sont ceux qui confondent encore ce genre d’attitude avec l’autorité naturelle d’une personne charismatique. En osant réclamer une indemnité de départ dont le montant n’a pas été publié, en occasionnant des frais d’enquête dépassant déjà les 200'000 francs, ce triste sire s’est définitivement couvert d’opprobre, démontrant encore une fois, si tant est que cela fût nécessaire, qu’il était le mauvais homme à la mauvaise place et que ceux qui avaient tenté d’empêcher sa réélection avaient vu juste.

Mais par-delà la personne en cause, la farce satyrique dont l’Église Réformée de Suisse nous a gratifiés met en lumière un double problème fondamental : la crise d’autorité dont souffrent les Églises réformées et leur incapacité structurelle à se réformer. Les deux questions sont étroitement liées comme l’ont montré et le montrent encore les crises de gouvernance par lesquelles passent les Églises genevoises et vaudoises. Elles ont abouti soit à la non-représentation de la plupart des membres du Conseil synodal (Vaud) soit à la démission d’une partie importante du Conseil du Consistoire (l’équivalent genevois du Conseil synodal), dont son président et son vice-président.

Dans les deux cas, ces crises ont la même origine. Confrontées au délitement institutionnel et sociétal des Églises (à Genève, il n’y a plus guère que 4'000 personnes à payer l’impôt ecclésiastique au profit de l’Église Protestante), les instances dirigeantes tentent de repenser la mission de l’Église et de réformer les structures pour les adapter à cette nouvelle situation et à une nouvelle conception du rôle de l’Église. Ces tentatives sont perçues comme des démarches autoritaires qui ne tiennent pas suffisamment compte des demandes du terrain. Elles provoquent des réactions de rejet d’autant plus violentes que la situation est plus dramatique. Face à l’impossibilité de mener à bien la tâche pour laquelle elles avaient été élues, les personnes en charge de la direction quittent leur fonction. Elles laissent ainsi le champ libre à ceux qui, durant des mois ou des années, se sont efforcés de leur savonner la planche.

Si j’en crois ce que j’ai vu et entendu, le nombre des Caligulas d’opérette et des Iagos de comédie (la formule est de Paul Ricœur) est fort élevé dans les appareils ecclésiastiques. Ils trouvent là un terrain idéal pour tisser des réseaux d’influence, protéger leurs amis et marginaliser les autres. Il en résulte un clientélisme régi par des loyautés privées contre lesquelles viennent se briser les initiatives réformatrices des directions. Quant au mode de désignation des synodes et autres consistoires, ils assurent d’office une majorité aux représentants des structures qu’il s’agirait justement de modifier. Cette alliance objective entre les bureaucraties ecclésiastiques et les représentants des structures devenues obsolètes bloquent avec efficacité toute réforme en se faisant les parangons du respect de la démocratie.

Pour rétablir la concorde au sein des appareils ecclésiastiques, il ne reste aux nouvelles directions qu’à adopter profil bas et à chercher à définir une ligne qui ne fâche personne. C’est d’ailleurs manifestement la qualité en fonction de laquelle le synode vaudois a élu son nouveau conseil synodal : après deux conseils synodaux marqués par des personnalités fortes, et nécessairement clivantes, on a cherché des personnalités consensuelles dont on espérait d’abord (naturellement sans le dire trop haut) qu’elles renonceraient à des réformes trop radicales et qu’elles chercheraient moins à diriger qu’à modérer. Le consensus est devenu le maître mot, généralement affublé des plus belles vertus chrétiennes. En parodiant Tertullien, on pourrait s’exclamer : « Voyez comme ils s’aiment ! ».

Hélas, ce dont les Églises protestantes ont besoin, ce n’est pas d’une collection improbable de Chamberlains et autres Daladiers, soucieux d’abord de la paix dans ces rutilantes chaumières que sont devenues les sièges des Églises protestantes, mais de Churchill capables de dresser un tableau sans complaisance de la situation actuelle des Églises protestantes, de l’obsolescence mortifère de leurs structures et de la nécessité d’un programme de réforme qui rompe avec des conceptions et des formes d’organisation héritées pour l’essentiel du xixe siècle (la référence à la Réforme sert dans la plupart des cas de cache-sexe idéologique). À défaut, les données statistiques rappelées au début de ce blog écriront effectivement la chronique d’une mort annoncée.