De grâce, pas de statue pour George Floyd !

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Pasteur

Je suis né en 1960, après avoir exercé plusieurs ministères différents dans l’EERV, je suis responsable de « l’esprit sainf - une oasis dans la ville » à Saint-François à Lausanne. J’ai fait mes études de théologie à Lausanne et obtenu la licence en 1985, puis un master en Administration public à l’IDHEAP en 2002. 

J’exerce un ministère « sur le seuil », dans une église qui se veut résolument ouverte au coeur de la ville et dont un des axes est le dialogue entre théologie et art contemporain. 

Soumis par Jean-Fr. Ramelet le mar 16.06.2020 - 12:02
©Wikimedia Commons/Rjohnwest36/CC BY-SA 4.0

« Amazing Grace » : j'aime chanter ce chant maladroitement attribué au registre des « negro spirituals ». Son auteur John Newton était un capitaine de navire irlandais. Son histoire est floue, mais tous les récits de sa vie s’accordent pour dire qu’il a été, à une période de sa vie, un négrier de la pire espèce qui participait directement au commerce triangulaire entre l’Afrique, l’Europe et les États-Unis. John Newton a écrit les paroles de ce chant, après s’être converti à l’anglicanisme et être devenu prêtre. Dans cet hymne, le négrier repenti, évoque l’expérience qu’il a faite de la grâce qui a sauvé le misérable (ou l’ordure) qu’il était. John Newton deviendra un fervent militant de l’abolitionnisme. Sur une musique irlandaise, ses paroles sont devenues très populaires dans les églises noires des États-Unis au début du 20e siècle alors même qu’on les doit à un ancien négrier blanc. Ce chant devint ainsi emblématique du mouvement pour la défense des droits civiques. En 2015, Barack Obama l’entonna au service funèbre des victimes de la tuerie de masse commise dans l’église méthodiste de Charleston.

Depuis quelques semaines, il est devenu courant de déboulonner, décapiter, souiller des statues d’hommes d’état, de chef militaire, de commerçants, qui se sont compromis avec l’esclavagisme ou le colonialisme.

La vague de ces déprédations s’est étendue dans le monde entier à la suite des grandes manifestations dénonçant la mort ignominieuse de George Floyd.

Une controverse a récemment éclaté dans les milieux chrétiens[1]. Des croyants bien-pensants se sont offusqués que l’on puisse dire de George Floyd qu’il était « un chrétien engagé », alors que son casier judiciaire recensait des condamnations pour détention de drogue et vol à main armée.

Je me méfie comme de la peste de l’admiration (quasi religieuse) que nous sommes prompts à vouer à des hommes ou femmes (reconnaissons-le dans des proportions infiniment moindres), considérés comme des héros, des saints, des figures, des icônes au point que l’on s’empresse de leur dresser une statue, sitôt passés de vie à trépas.

La pratique obéirait – dit-on – à des buts pédagogiques et historiques : la statue permettrait de faire mémoire des hauts faits de l’histoire d’une ville ou d’un pays et de leurs acteurs.

Parfois la statue est érigée pour remercier un mécène généreux qui n’a pas mégoté sur la dépense pour embellir une ville et construire des bâtiments illustres.

Je n’aime pas les statues et je me méfie de ceux dont on se fait des statues. Je suis un fervent adepte du principe réformé qui proclame « à Dieu seul la gloire » (Soli Deo Gloria) selon lequel seul Dieu est digne de gloire.

Pour le protestant que je suis, tout humain est imparfait, mais résolument sous la grâce de Dieu, comme l’était John Newton et comme l’est George Floyd. Il faut comprendre par là que la dignité d’un homme n’est pas réductible à ce qu’il a bien ou mal fait dans sa vie, ni au profil soigné qu’il donne à voir de lui. Cela vaut à l’éphéméride protestante d’être vide de toute référence à des saints ou saintes.

De là à dézinguer des statues, il y a toutefois un pas que je ne franchirais pas. Le révisionnisme historique auquel nous assistons obéit en réalité au même élan que celui qui pousse l’homme à ériger des statues, à savoir le culte d’une prétendue pureté, d’une apparente perfection que l’on est prêt à vénérer.

Même si je plaide pour que l’on cesse cette manie de starifier et de statufier des humains, je considère la purge historique actuelle comme dommageable.  Il faut garder ces statues, ne serait-ce que pour dire sans détour l’ambiguïté qui habite tout être humain sans exception ; fait de vulnérabilité, de complexité, de zones d’ombre et de lumière. Même des figures consensuelles comme Martin Luther King, Mandela, Albert Schweitzer, Henri Dunant sont pétries de cette ambiguïté et je suis sûr qu’aucun d’eux n’aurait souhaité qu’on lui érige une statue. Jésus-Christ non plus au demeurant, lui que l’on a cessé pourtant de statufier, ce qui revient à le figer, le couler dans le bronze de notre religiosité pieuse.

De grâce, n’érigeons pas de statue à George Floyd et ne stigmatisons pas la police, ce par quoi nous ne ferions que nous donner bonne conscience, mais faisons la seule chose que nous avons à faire en ces heures décisives : notre introspection sans complaisance. Ne sommes-nous pas nous aussi compromis dans une sorte d’esclavagisme qui ne dit pas son nom ? Ne sommes-nous pas – à l’insu de notre plein gré - les acteurs directs d’une exploitation sans vergogne des plus faibles en achetant nos vêtements, nos smartphones et tant d’autres biens de consommation en fermant les yeux sur les conditions inhumaines de leur production ? Combien sont-ils de par le monde à ne plus pouvoir respirer pour satisfaire nos besoins à bon marché. Combien sont-ils à en mourir ? À bien y regarder nous ne valons pas mieux que John Newton. Reste à nous repentir, à devenir des consommateurs responsables et des citoyens engagés pour la cause abolitionniste ; celle qui commence par lutter pour des multinationales responsables.  Alors nous pourrons chanter « Amazing Grace ».

 

 

[1] Quelle respectabilité ? Billet du 11 juin 2020 par Anne-Sylvie Sprenger